Aujourd'hui la situation est-elle saine?

" Pour détruire le régime bourgeois, il suffit de corrompre sa monnaie " : ces mots de Lénine confirme l'importance de la stabilité monétaire dans un système libéral et capitaliste. Que survienne une crise et c'est non seulement le strict domaine financier qui est touché mais les structures politiques et sociales des nations et la vie même de leurs peuples qui sont en cause.

Dans la riche Amérique tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes lorsqu'en novembre 1928, le républicain Herbert Hoover fut élu à la maison blanche avec une majorité écrasante. L'argent coulait à flots, les valeurs continuaient en Bourse leur ascension, l'euphorie était générale ( sauf chez les agriculteurs). Mais, un an plus tard, la course à la prospérité aboutissait à une effroyable crise financière. Quelles étaient les causes profondes de la catastrophe ? Le dogme sacré de la libre entreprise, la proportion trop grande des profits, la surenchère des valeurs mais surtout la frénésie des spéculations boursières et la multiplication à l'infini du crédit.

A 11h ce fut la panique. Dans une salle haute comme une cathédrale - 24 m - un millier d'hommes courent en tous sens, de petits papiers à la main. Ils hurlent tous ensemble des mots incompréhensible pour un profane. Sur un long tableau lumineux, des lettres et des chiffres défilent sans arrêt : " GI. 8.7.5.2. WX 9.8.7/8 ¾ ½ ¼ ". Dans le coin le plus reculé des Etats-Unis, ils s'inscrivent au même instant. Pour des milliers d'Américains, ces hiéroglyphes signifient la ruine, peut-être la misère. Pour tous, ils disent que cette fois-ci c'est sérieux.

Ce jeudi 24 octobre 1929 sera un jour noir, le plus noir de l'histoire plus que centenaire du temple de la Finance mondiale : le New-York-Stock-Exchange, la première bourse de valeurs américaines, " Wall Street " pour les initiés. Le " Jeudi noir ".

Au coin de Wall Street et de Broad Street, les curieux affluent. La séance de la Bourse a commencé à 10h comme chaque jour. Mais, depuis quelques minutes, le bruit court partout que les choses ne se déroulent pas comme chaque jour. On vient aux nouvelles.

Sur la longue galerie publique qui domine le plancher où les boursiers s'agitent furieusement, hommes et femmes se bousculent, pour essayer de comprendre ce qui se passe dans ce grand aquarium de pierre. A midi et demi, ordre est donné par les responsables de la Bourse d'évacuer cette tribune.

Tout le monde sort. A regret. Y compris un Anglais distingué au visage poupin, à l'allure décidée, qui rallume un éternel cigare. Des économistes orthodoxesl'accuseront plus tard d'avoir contribué à provoquer le désastre qu'il vient de contempler, alors qu'il était chancelier de l'Echiquier de sa Gracieuse Majesté britannique, il s'appelle Winston Churchill.

Ce désastre stupéfie l'Amérique, la laisse incrédule. Herbert Hoover, candidat républicain, n'a-t-il pas proclamé fièrement durant la campagne présidentielle à l'automne dernier : " Nous autres, en Amérique, aujourd'hui sommes plus prêts de la victoire finale sur la pauvreté qu'aucun pays ne l'a jamais été dans l'Histoire. Nous n'avons pas encore atteint ce but mais si l'on nous donne la chance de poursuivre la politique des huit dernières années, nous seront bientôt, avec l'aide de Dieu, en vue du jour où la pauvreté sera bannie de ce pays ". Un programme qui justifiait une élection triomphale. La Bourse l'a salué en affirmant que le pays venait de signer un bail pour " quatre ans supplémentaire de prospérité ".

Les signes avant-coureurs n'ont pourtant pas manqué. Depuis septembre le " Big Bull Market " le puissant marché acheteur de l'année 1928 et des huit premiers mois de 1929 n'est plus aussi Big ni aussi Bull. C'est exactement le 3 octobre 1929 que la vapeur s'est renversée à la Bourse de New-York diront les historiens. Tous les experts le disent : il n'y a aucune raison de s'alarmer. Irving Fisher, professeur à Yale, l'économiste le plus célèbre du temps, assure " Il peut y advenir une légère baisse des cours des actions, mais rien qui ressemble à un Krach ". Un mois plus tard, le 15 octobre, il affirme que la Bourse est installée sur un haut plateau permanent et ajoute : " Je m'attends à voir la Bourse sensiblement plus haute qu'elle ne l'est aujourd'hui d'ici à quelques mois ". Lundi 21, plus de 6 millions d'actions ont changé de mains. Un record de tous les temps. Et les cours sont en baisse de 2 à 10 points en moyenne. Le mercredi suivant, on a même dépassé largement les 6 millions de transactions - dont 2,6 millions au cours de la dernière heure de séance. Du jamais vu ! Les valeurs des entreprises industrielles ont perdu en moyenne 31 points. Toutes les hausses depuis le mois de juin sont annulées. Cela ne va pas durer, assurent les gens informés, la Bourse va recevoir un soutien financier organisé. Les gros investisseurs vont intervenir ce jeudi.

Un peu après midi, la foule aperçoit Charles E. Mitchell, l'un des plus célèbres banquiers américains, président de la National City Bank, la plus grande banque du monde qui, sans hâte, entre dans l'immeuble de la banque J. P. Morgan et C°, située en face de Wall Street. Si Morgan prend les choses en main, la panique va s'arrêter.

Tous ceux qui s'occupent peu ou prou de finance savent que John Pierpont Morgan a déjà arrêté un krach seul à Wall Street en 1907. Il n'est plus de ce monde. Son fils est en Europe mais la banque est là. Elle contrôle les plus importantes sociétés : l'United Steel, la première entreprise métallurgique américaine, les grandes sociétés de chemins de fer, l'Américain Telephone and Telegraph, d'autres grandes banques. Les vingt associés de J. P. Morgan et C° sont présents dans les conseils d'administration de 89 sociétés. Ils font la loi. La loi d'airain du capitalisme triomphant.

Ce jeudi 24 octobre 1929, c'est dans le bureau de Thomas W. Lamont, diplôme de Harvard, associé de Morgan depuis dix-huit ans, que se tient la conférence au sommet de la Finance américaine en péril.

Outre Charles E. Mitchell, sont présents : Albert H. Wiggin, président de la Chase National Bank, William C. Potter président de la Guaranty Trust Company, et Steward Prosser, président de la Bankers Trust. A eux cinq, ils doivent pouvoir aisément remonter le courant, endiguer la marée des ventes, plus forte de minute en minute. Il ne faut que quelques instants pour prendre leur décision : constituer un " pool ", mettre des capitaux en commun pour agir de concert. Leur masse de manœuvre est un secret aujourd'hui encore. Les estimations varient de 20 millions à plus de 200 millions de dollars (de l'époque).

L'essentiel n'est pas dans la somme, mais dans la décision et le poids financier de ceux qui la prennent. Un poids suffisant pour restaurer la confiance ? Retenir ceux qui vendent à tout prix ?

Assailli par les journalistes à la sortie de cette conférence-éclair, Lamont, grave : " La situation est due aux conditions techniques du marché " et non à cause des causes de fond. " Elle s'améliorera ".

Vice-président du New York Stock Exchange ce jour là, il en est le vrai patron : E. H. H. Simmons, le président en titre est à Hawaï et Whitney n'est pas neutre. Tout le monde sait, dans les milieux boursiers, qu'il achète et vend pour le compte de la banque Morgan. Il s'agit de montrer aux yeux de tous que les grands banquiers ne sont nullement saisis par la panique.

Entre 14 et 15 heures, les valeurs vedettes de la Bourse ont refait une bonne partie de leurs pertes. Au total, près de 13 millions d'actions ont changé de main en 5 heures. Encore un record. Pourtant l'indice des cours des actions publié chaque jour par le New York Times n'a laissé que 12 points.

Lorsqu'on apprend à Chicago, à Détroit, San-Francisco que le pire a été évité de justesse, Wall Street n'est pas encore rendu au silence. Les grouillots des brokers et des banquiers ne se décident pas à rentrer chez eux. Tout à l'excitation d'une folle journée, ils se répandent dans Wall Street et Broad Street en un étrange monôme pacifique que la police disperse sans mal. Toute la nuit, patrons et employés travaillent à mettre à jour cette masse incroyable d'ordres de vente ou d'achat qu'ils ont reçus de tous les coins des Etats-Unis et du monde. Le jeudi noir s'achève à Wall Street.

L'Amérique a eu très peur. Mais elle croit qu'une fois de plus elle vient d'être sauvé par une intervention de la Providence divine, c'est-à-dire des banquiers de Wall Street. Croyance renforcée le vendredi et le samedi par deux bonnes séances de la Bourse. Le nombre de titres échangé est redevenu normal. Les cours ont cessé de baisser. Ce n'est certes pas l'euphorie retrouvée "mais on est mieux " comme disent les boursiers. Les plus hautes autorités du pays affirment solennellement leur confiance en l'avenir. les mots " optimisme " et " sain " sont ceux qui reviennent le plus souvent. Les chefs d'entreprises, les boursiers, les économistes, les hommes politiques sont " optimistes ". Tous répètent que la situation est " saine ".

Entré à la Maison-Blanche depuis sept mois seulement, Herbert Hoover est pressé par les directeurs de journaux et par les banquiers d'apporter sa pierre à cette œuvre pieuse. Il se refuse à prendre position sur Wall Street. Il veut bien en revanche affirmer que " l'activité fondamentale du pays, la production et la distribution des biens et services, est sur une base saine et prospère ". Phrase rassurante et vague. Le président des Etats-Unis va en prononcer d'inombrables du même genre. Peu à peu personne ne le croira plus. Mais ce jour-là, toute l'Amérique approuve les propos de son président.

La coalition des plus puissants banquiers américains a modifié toutes les perspectives. La First National Bank, en la personne de George F. Faker Jr, fils du doyen de l'Association des banquiers américains, est venu se joindre au groupe des cinq. A eux six, sans compter Morgan qui ne publie pas ses comptes, ils valent six milliards de dollars. L'Amérique n'a plus rien à craindre. ( ?) Le Wall Street Journal, le quotidien de la finance new-yorkaise publie une annonce payée par une société d'investissement de Boston : " Restez calme ! Méditez les propos les propos des plus grandes banques américaines ". "Au prix où sont tombées la plupart des valeurs boursières, il va y avoir la semaine suivante un formidable rush d'achats ". " La vague d'hystérie est bien passée ", affirme le New York Times. On est bien d'accord à Paris. " Maintenant que l'abcès de Wall Street est crevé, on peut envisager l'avenir immédiat sous de plus agréables couleurs ", écrit le Figaro. Et les économistes du Temps se félicitent du " revirement de la tendance ".

"En temps normal, il n'existe aucun lieu en Amérique plus désert que Wall Street le dimanche, raconte Richard Whitney. Mais en double file dans Broad Street, Wall Street, dans toutes les rues avoisinantes jusque dans Brodway et même dans le chantier du métro, des employés courent en tous sens, portant des messages d'une firme à l'autre ".

les cars emplis de touristes venus visiter New York des quatre coins des Etats-Unis font ce jour-là un détour spécial.

Voyez, disent les guides, c'est derrière ces hautes colonnes que des millions de dollars ont été perdus la semaine dernière.

Et, derrière les centaines de fenêtres, tous les boursiers font leurs comptes, ajustent entre eux les énormes transactions d'une semaine comme on n'en avait jamais vu. Et comme on n'en reverra jamais plus, pensent-ils. Quelques heures plus tard, ils vont regretter ce bel optimisme.

Un écroulement national -

 Lorsque le gong annonce l'ouverture de la Bourse, à 10h, le lendemain, lundi 28 octobre, on commencer à penser que " le pire n'était pas derrière nous mais devant " raconte encore Richard Whitney. Plus de neuf millions d'action, trois millions pendant la seule dernière heure de Bourse, sont jetés sur le marché et personne n'a envie d'acheter.

Les cours chutent dans des proportions incroyables, beaucoup plus en cinq heures que durant la semaine précédente. U. S Steel perd 17,5 points, Westinghouse 34,5, Allied Chemical 36, General Electric 47,5. Pour ne parler que des valeurs représentant les industries les plus prospères et les plus puissantes des Etats-Unis, c'est " un écroulement national " affirme le lendemain le New York Times sur trois colonnes à la une.

La plus " terrifique " de toute l'histoire financière mondiale. " Ce fut une hystérie incontrôlée " déplorait Whitney quelques années plus tard. Durant la première demi-heure les ordres de vente arrivent à un rythme qui, s'il était maintenu, aurait représenté pour la seule séance du mardi 29 octobre, 33 millions de valeur vendues. Il se ralentit quelque peu par la suite mais le total n'en fut pas moins fabuleux : 16,4 millions d'actions vendues. Près de 4 millions de plus que le jeudi noir.

Ce ne sont plus seulement les petits porteurs qui sauvent comme ils peuvent leurs épargnes du désastre mais aussi et surtout les puissants millionnaires qui sentent le sol du New York Stock Exchange se dérobait sous leurs pieds. Le " sauve-qui-peut " est devenu quasi général. Le meilleur mémorialiste des années 20, F. L. Allen, raconte qu'un jeune employé de bourse astucieux fit une offre d'achat à 1 dollar des actions ordinaires de la White Sewing Machine Company, une société qui avait été cotée 48 dollars l'année passée mais ne trouvant plus acheteur qu'à 11 dollars la veille. En l'absence de toute autre proposition d'achat, il empoche un paquet d'actions à 1 dollar pièce.

" Ce cauchemar n'aura-t-il donc jamais fin ", s'interroge le Times traduisant l'angoisse de l'Amérique.Dans la rue, c'est le silence qui suit les grandes catastrophes

De Washington, le soir du 29 octobre, l'un des meilleurs amis du président Hoover, le Dr Julius Klein, secrétaire d'Etat au commerce, s'adresse aux Américains à la radio. Il rappelle que le président a affirmé récemment que la " conjoncture était saine ".

La Bourse, ajoute-t-il, n'est pas le baromètre le plus important de l'activité économique d'une nation. Une chute des cours des actions n'affecte le pouvoir d'achat d'un pays. 4% seulement des familles américaines sont touchés par le krach de Wall Street.

De leur côté, les grands hommes d'affaires font ce qu'ils peuvent pour soutenir le moral du peuple. William Wrigley Jr, le roi du chewing-gum annonce qu'il achète des actions. Le philanthrope Julius Rosenwald, empereur de la vente par correspondance, déclare qu'il garantira tous les comptes à découvert de ses employés.

L'homme le plus riche du monde, John Davindson Rockefeller, dont les revenus sont 20 fois plus élevés que la liste civile du roi d'Angleterre, qui garde le silence depuis des années, dit : " Pensant que les conditions fondamentales du pays sont saines, et qu'il n'y a rien dans la situation économique qui justifie la chute des cours de ces dernières semaines, mon fils et moi avons acheté des actions pendant plusieurs jours ". résultat : la séance du mercredi est incroyablement bonne. L'indice du New York Times regagne 31 points. A la séance écourtée du jeudi, le marché est encore en reprise : 21 points. Tous les experts embouchent leurs trompettes pour assurer que le creux de la vague est passé. Steel Corp. annonce qu'il va distribuer un dividende supplémentaire. Américan Can Cy qui va faire de même augmente son dividende normal. A Detroit, E. Ford, l'empereur de l'automobile, ne reste pas non plus inactif. Lui aussi fait savoir que " les bases du pays sont saines ". il va plus loin : " Nous réduisons nos prix de 15 à 26 dollars suivant les modèles ", annonce-t-il. Il explique : Nous pensons qu'une telle initiative est la meilleure contribution possible pour assurer la poursuite de la bonne marche de l'économie à travers le pays ".

Dans l'Antarctique l'un des compagnons de voyage de l'amiral Byrd fait savoir qu'il a perdu toutes ses économies durant le krach, mais qu'il garde le sourire. Le président Hoover : il part pour la pêche en Virginie avec Me Hoover accompagné de toute une équipe de membres de son cabinet ainsi que leurs épouses.

Il fait plus de 28° à New York le 1er novembre. Ce même jour, de mauvaises nouvelles arrivent de Minneapolis. La Willbur B. Foshay Cy dont les biens s'étendent de l'Alaska au Nicaragua et comprennent des services publics dans trente Etats des Etats-Unis, est en faillite - 12 millions de dollars. " La plus importante faillite de l'histoire du Nord-Ouest ", écrivent les journaux. Ils ne savent pas que ce sera la première d'une longue, d'une interminable série de faillite en chaîne qui va entraîner l'Amérique au bord de l'abîme. Pour les pasteurs, le krach est pain bénit. " La roue a tourné pour ceux que possédait le vice de la course au dollar. La perte d'argent est profitable si elle ramène le pêcheur à une confiance fidèle en Dieu ". Ces thèmes sont le plus souvent développés dans les églises de New York le dimanche 3 novembre.

Lundi, c'est la consternation générale. Le volume des transactions n'atteint pas les chiffres records des semaines précédentes mais les pertes sont lourdes. Le bruit court que le pool des super-banquiers n'est plus acheteur mais vendeur. Le mercredi l'indice du New York Times enregistre une baisse encore plus lourde : 37 points, puis chute à nouveau de 50 points les trois premiers jours de la semaine suivante. Il faudra attendre le vendredi 13 novembre pour que le marché cesse enfin de baisser. Pour quelques mois tout au moins.

En moins de deux mois, les cinquante grandes valeurs des plus puissantes sociétés industrielles américaines ont baissé, en moyenne, de près de moitié. La General Motors qui avait coté 72 dollars en septembre n'en vaut plus que 36. U.S. Steel est tombé de 261 à 150. Westinghouse de 289 à 102. American Telephone and Telegraph de 304 à 197.

C'est l'époque des suicides. On raconte que le portier du Ritz demande à un nouvel arrivant : " Voulez-vous une chambre pour dormir ou pour sauter ? ". Les désespérés ne sont pas toujours de gros financiers. Le 13 novembre, la presse de New York rapporte assez discrètement la nouvelle d'un suicide directement causé par le krach. R. M. Searle a perdu toute sa fortune en un mois : 1,2 million de dollars. Président de la Gas Electric Corp. il a choisi de se suicider ... au gaz. Une publicité comme une autre. Le docteur Charles Norsis, médecin chef de la ville de New York, fait ses comptes dans le New York Times du même jour. Du 15 octobre au 13 novembre 1928, il a enregistré 53 suicides à Manhattan, le cœur de New York. En l'an de disgrâce 1929, en plein drame financier, il en a compté 44.

L'Amérique n'avait encore rien vu. Le pire était encore à venir. Mais aucun Américain ne pouvait imaginer que ce funeste jeudi noir venait de marquer la fin d'une époque, d'enterrer sans retour la " New Era ", la Nouvelle Ere de prospérité et de paix dont l'Amérique croyait avoir trouvé le secret grâce à la sage gestion de ses présidents, Coolidge puis Hoover. Une gestion toute entière basée sur le saint principe du " laissez-faire ". - En cette saison de l'année, alors que la moisson est faite, les pensées de nos ancêtres se tournaient vers Dieu, le remerciant de ses bénédictions. Le président Hoover, le 6 novembre 1929, proclame officiellement le 28 novembre : - Dieu a grandement béni notre nation pendant l'année qui se termine. Le pays est prospère. Les conditions fondamentales sont meilleures qu'elles ne l'ont jamais été.

Times va encore plus loin encore. Avec un humour cruel, il écrit le 25 novembre 1929 : " L'un des bénéficiaires des ventes sauvages à la Bourse ces dernières semaines est l'Etat de New York. Il a encaissé 4,8 millions de dollars grâce à l'impôt municipal de 2 cents par valeur vendu. Ainsi pourra-t-il construire de meilleures routes et des ponts plus larges pour qu'y circule le trafic croissant de la prospérité américaine ".

New York 7 novembre : pour la troisième semaine consécutive, la production d'automobiles est très largement inférieure aux semaines correspondantes de 1928. New York 21 novembre : la production de l'usine Ford de Denvers est pratiquement arrêtée pour permettre aux revendeurs de l'Ouest d'écouler leurs stocks d'invendues.

Mais l'Amérique ne veut pas voir ces lézardes dans son bel édifice. Elle ne veut pas entendre ces craquements d'avant l'avalanche.

Imperturbables, les boursiers continuent leurs litanies. " Maintenant, nous croyons que les valeurs sont à acheter. Elles sont un bon investissement ".

Il est plus tard que ne le pense Wall Street. La volonté, le courage, ne suffisent plus à enrayer le flot de la crise. La face du Nouveau Monde vient d'être changé à tout jamais. L'Amérique ne sera plus jamais la même, le monde entier va lui aussi se modifier profondément. Seul un obscur écrivain, Daniel Whitehad Nicdy a vu loin et juste. Le 21 octobre, trois jours avant le " jeudi noir ", le New York Times publie l'un de ses poèmes, commençant par ce vers : " On atteint jamais deux fois le même sommet ", mais il ne figure pas en page financière.

Les conséquences du krach de 1929 -

Un krach financier qui n'était pas inattendu, mais dont la violence soudaine a entraîné des répercutions considérables sur tous les marchés du monde vient de se produire à la Bourse de New York. Il est la conséquence du mouvement excessif de hausse dont les valeurs américaines avaient été l'objet depuis deux ans. Toutefois pendant quelques temps, on refuse de reconnaître la crise. Mais au bout de quelques mois, il faut bien se convaincre que la crise américaine n'est pas seulement une crise financière, pas seulement une crise américaine, qu'elle s'étend avec rapidité au monde entier.

L'Autriche est atteinte la première. Londres et la B.R.I. banque des règlements internationaux viennent en vain au secours du gouvernement autrichien. La faillite de la Crédit and Anstalt a des répercutions dans toute l'Europe centrale. En Allemagne, c'est la panique. La foule se presse vers les banques pour demander des remboursements. Les paniques autrichiennes et allemandes se répercutent à Londres, la foule se précipite aux guichets pour retirer ses avoirs. La France, sera atteinte à son tour, sensiblement plus tard que les autres puissances ; la crise s'étendra à l'Amérique du Sud, à l'Extrême Orient. Et en gagnant géographiquement du terrain, elle s'amplifiera : de financière, elle deviendra économique, en attendant qu'elle mette en danger la structure même du monde capitaliste.

Quels sont les principaux traits de la crise dans chaque pays ?

D'abord les prix s'effondrent. " A Chicago, le boisseau de blé revient de 148 cents en 1929 à 44 en 1932. A New York, le coton tombe de 18 cents la livre à 3,18. Le caoutchouc de 20 cents à 2,94. Le cuivre de 20 cents à 5,2.

Les valeurs à la bourse ne cessent de baisser. Les faillites se multiplient. Dans tous les pays, les grandes banques que l'on croyait solides s'écroulent. En 1932, il y eut jusqu'à 2 652 faillites par mois aux USA. La réduction de la production est considérable. La production, en 1932 aux USA, est la moitié de celle de 1929. En France** et en Belgique, le tiers.

Le commerce international est réduit des 4/5 ; en septembre 1932, " 21% du tonnage mondial sont désarmés dans les ports ".

Les faillites, la fermeture des usines, l'arrêt du tourisme provoquent le chômage qui ne cesse de s'étendre. Des foules de sans-travail s'accroissent sans cesse : 3 millions de chômeurs en Angleterre, 6 millions en Allemagne** - montée du national-socialisme en Allemagne et du fascisme en Italie. Aux Etats-Unis**, les chiffres de la confédération du travail donnent 13 770 000 chômeurs, ce qui représente un nombre infiniment plus grand de personnes à faire vivre, 4 millions de familles secourus en 1932, soit 18 à 20 millions de bouches à nourrir.

Fait très important : " A partir de 1932, on voit apparaître un nouveau type de chômeur : c'est le " chômeur à col blanc ", ingénieur, architecte, avocat, professeur, médecin "... des centaines de milliers d'hommes circulent, qui n'ont jamais demandé la charité sont obligés de s'adresser aux œuvres parce qu'ils ont épuisé leurs dernières ressources et que eux-mêmes et leurs familles meurent de faim. Comment les jeunes avocats trouveraient-ils du travail quand personne n'a d'argent pour faire un procès ? Le nombre des divorces lui-même diminue dans des proportions considérables, en partie faute d'argent, et en partie parce que la misère unie et rapproche.

" Un tragique paysage économique surgit avec l'industrie en chômage, l'agriculture en détresse*, et les banques en péril ". Des multitudes misérables, des cortèges de sans-travail assiégeant les soupes populaires dans les pays de haut niveau de vie ; ailleurs, des stocks énormes de denrées invendus : des stocks de blé et de maïs, balles de coton, sacs de café, masses de bétail s'accumulant pour être livrés à la destruction, absurde spectacle de foules affamées devant les greniers trop pleins. Les peuples en viennent à douter de la valeur des principes qui étaient jusqu'alors reçus : la guerre de 1914-1918 avait fait triompher partout les principes libéraux, démocratiques, inséparables des régimes capitalistes, où la bourgeoisie l'emporte. mais la crise fait le procès de la liberté économique, du libéralisme politique. De même que l'Ancien Régime est mort d'une crise financière. On a peur de se demander si le régime des capitalistes ne va pas périr de cette crise économique. Le mécontentement des populations va être utilisé dans les pays les plus atteints pour instaurer des méthodes autoritaires, qui s'étendront aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine économique. La crise, de plus, va tendre à diviser le monde en deux blocs : les puissances qui conservent une réserve d'or et qui sont riches en matières premières, les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, la Belgique, la Hollande, les puissances nanties " les having " et celles dont la population est trop peu abondante pour des ressources trop minces, pour un sol trop étroit, les puissances prolétaires, " les having not ". Les premières conserveront leur régime libéral et rechercheront des solutions techniques ; les secondes se jetteront dans la dictature et " les expériences " se poursuivront dans les deux camps dans un climat d'âpre nationalisme.

" La crise économique a rompu l'équilibre politique de l'Europe, seul base solide sur laquelle reposait le système fragile édifié après la Guerre Mondiale ".

* une suggestion : lire ou relire " Les raisins de la colère " de Steinbeck

** Etats-Unis - 1932 : 13 770 000 chômeurs, soit 26% de la population active ; aujourd'hui, 10 000 000 chômeurs, soit 6,45% de la population active (155 millions, population totale 305 millions) -  Allemagne - 1932 : 6 millions de chômeurs, soit 33% de la population totale ; aujourd'hui 5 millions de chômeurs, soit 6% de la population totale (population totale 83 millions d'habitants ; nous n'avons pas trouvé le chiffre actuel du pourcentage sur la population active) - France - 2 millions de chômeurs sur 42 millions d'habitants. En 1932, 4 millions de familles secourus aux Etats-Unis, soit 18 à 20 millions de bouches à nourrir. En Espagne, Primo de Rivera démissionne - imprudence financière - les conséquences de la crise sont sensibles. Le 16 avril, le roi Alphonse XIII s'enfuit. Après les élections de 1931, la République est proclamée. Franco prend la tête du soulèvement le 18 juillet 1936 et est proclamé Generalisime. Il remporte la guerre civile et la République est remplacée par une dictature de 40 ans. En Italie, la crise amène le fascisme à resserrer sa main mise sur les Italiens et en particulier à dresser les jeunes et renforcer le pouvoir du parti de Mussolini. Consolidation et progrès du bolchévisme en Russie. Le national-socialisme s'installe en Allemagnle 10 janvier 1933. Hitler arrive au pouvoir. Les pays alliés européens, notamment l'Angleterre et la France, ont contracté - plan Young - une énorme dette envers les Etats-Unis.

Comment les Etats-Unis d'Amérique, dont la prospérité s'accrut prodigieusement après la Première Guerre Mondiale, ont-ils pu, après le Traité de Versailles dans les années 20, présenter une facture astronomique à la France et aux pays alliés européens pour leur participation à la Première Guerre Mondiale ? alors qu'une grande partie du Nord et de l'Est de la France concernant 4 726 communes dont 50% sont totalement détruites, 2 749 endommagées et que seules 433 sont sorties indemnes. A Reims, sur 1 190 000 bâtiments, 893 792 ont été détruits ou fortement endommagés, 14 seulement sont indemnes; 14 000 usines hors d'état de produire. Le sol lui-même ayant souffert, 2 millions d'hectares ont du être mis en état ; cette terre, qui sur laquelle est consacrée la victoire des alliés, l'Amérique intervenant fort tardivement - après trois années de guerre - et après que l'ensemble des belligérants soient exangues, épuisés.

Clémenceau devait plus tard lancer aux Américains : "Jamais paix de désolidarisation, de dissociation d'intérêts, ne mérite à ce point de paix séparéepuisque vous prétendez nous en assurer les profits après avoir mis à néant les avantages qu'en votre nom votre Président nous avez proposé. Et qu'ajouter, aujourd'hui, lorsque vous nous présentez une carte à payer, où, à ses bénéfices vôtres, " viennent s'ajouter, nos pertes¤ dont vous nous demandez de vous indemniser. Si cette paix américaine n'est pas une paix séparée, je demande quel sorte de qualificatif peut lui être appliqué. Nous avons débuté dans cette bataille mondiale avec le concours de la Belgique, de l'Angleterre, de la Russie. L'Italie et d'autres puissances nous ont, en cours de route, apporter leur excellent concours. L'Amérique bien tardivement hélas! mais avec une vaillance à laquelle je n'ai jamais manqué de rendre hommage - mais dans de telles conditions d'insuffisance qu'elle n'aurait pas même pu entrer en ligne sans notre armement".

¤ Perte en vie humaine - La Grande Guerre aura mobilisé un total de 65 millions d'hommes et fait plus de 8 millions de morts au combat, dont : 
- 1,8 million Allemands, - 1,7 million Russes, - 1,4 million Français (dont 100.000 «poilus des colonies»), - 1,2 million Austro-Hongrois, - 908.000 Britanniques, - 650.000 Italiens, - 335.000 Roumains, - 325.000 Turcs, - 117.000 Américains, - 88.000 Bulgares, - 45.000 Serbes,...  Aux morts des champs de bataille s'ajoutent plus de 20 millions de blessés et de mutilés.

¤ " Cinquante ans d'histoire 1900-1950, T.2, par Lucien Genet, éd. Tallandier

¤ Historia, revue n°303, de février 1972, article de Maurice Roy

le 9 novembre 2008


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