L'idéologie politique de la Grèce

II. L'IDEOLOGIE POLITIQUE

Les poèmes homériques constituent les premiers témoignages d’une réflexion sur l’ordre du monde, la justice et le droit. Rédigés en langue poétique, ils témoignent d’une éloquence don des Muses et une société structurée se fait jour. A Homère, remonte la réflexion traditionnelle sur les mérites de la monarchie, de l’aristocratie, de la démocratie ou d’une forme mixte et à Hérodote remonte la comparaison méthodique des diverses possibilités.

L’utilisation des poèmes homériques pour l’historien du droit est malaisée en raison de l’absence d’homogénéité de leurs descriptions. Ils sont l’objet de controverses depuis des années mais l’on tient pour probable la forme connue aujourd’hui de l’Illiade ou de l’Odyssée.

Les poèmes d’Homère et Hésiode constituent des sources fondamentales relativement à l’idéologie politique et témoignent d’une certaine idée des relations sociales. Ces poèmes attestent également de l’état de connaissance de l’histoire et de la géographie. Strabon qualifie Homère de « plus ancien des géographes ». Les Grecs révèrent l’Illiade et l’Odyssée et les désignent comme la source sacrée de toutes les sciences.

La terre figure dans le bouclier d’Achille comme un disque environné du fleuve Océan. Cette singulière transformation de l’immensité des mers en un fleuve se trouve chez tous les anciens poètes et, encore au temps d’Hérodote, les géographes dessinent leur mappemonde d’après la conception homérique. Le continent et les îles de la Grèce occupent le milieu du disque. Homère est né en Ionie, aussi connait-il bien les côtes occidentales de l’Asie. Dès que nous quittons la Grèce, les connaissances d’Homère deviennent plus vagues et témoignent de son ignorance des Scythes – l’île de Corcyre forme la limite de la terre du côté de l’Occident ; les côtes méridionales de l’Italie se définissent à peine alors qu’un monde imaginaire entre par le détroit de Sicile.

Homère évoque l’Afrique et vante sa science médicale car les Egyptiens possèdent un secret pour calmer les douleurs de l’âme, une « préparation merveilleuse qui chasse la tristesse, le courroux et amène l’oubli de tous les maux : celui qui dans sa coupe le mêle à son breuvage, ne verse point de larmes durant tout le jour, lors même qu’il perdrait son père ou sa mère, et qu’il verrait de ses propres yeux son frère ou son fils chéri péri par l’airain ». Cependant, il ne connait le reste de l’Afrique que sous le nom de Libye où « les béliers jeunes encore ont déjà des cornes, et les brebis enfantent trois fois dans l’année ». De facto, l’imagination des Grecs suppléent à leur ignorance. Sur le bord du disque de la terre, Homère place les Ethiopiens, « les plus sages des hommes, chez lesquels les dieux aiment à se rendre pour assister à leurs sacrifices et à leurs festins ».Si plusieurs siècles séparent Hésiode d’Homère, les notions générales sur la terre n’évoluent guerre bien que l’Italie apparaisse dans la Théogonie.

Hésiode introduit le plus célèbre des peuples imaginaires selon Hérodote sous l’appellation des Hyperboréens. Ces Hyperboréens habitent au nord des monts Riphéens, demeure du vent Borée redouté des Grecs. Hésiode représente les Hyperboréens « célébrant les fêtes d’Apollon, couronnés de lauriers, au bruit des harpes, aux chants des vierges. Ni la maladie, ni la vieillesse n’approchent de ces hommes sacrés ; ils ne connaissent ni les travaux, ni les combats ».

Homère – Plusieurs poètes composent l’Illiade au milieu du VIIIe siècle et l’Odyssée à la fin du VIIIe siècle en Ionie mais l’on attribue ces deux poèmes, les plus anciens de notre tradition, communément à Homère bien qu’ils résultent de la tradition orale transmise au cours des siècles. L’histoire narrée se déroule à l’époque mycénienne mais témoigne involontairement de la première apparition de la Cité.

Homère – qui signifie otae ou celui qui est obligé de suivre – est réputé être un poète de la fin du VIIIe siècle. La tradition veut qu’il soit aveugle mais l’image du poète aveugle est un lieu commun de la littérature grecque car la cessité stimule l’intellect. De facto, personne ne peut aujourd’hui affirmer de l’existence réelle d’Homère, peut-être n’est-il qu’un concept sui generis.Les poèmes homériques racontent l’épopée des Achéens conduits par un roi de Mycènes nommé Agamennon qui guerroient contre Troie, cité d’Asie Mineure et le retour d’Ulysse dans sa patrie, Ithaque, après dix ans d’errance. Sans le vouloir, l’auteur (les auteurs) décrit une société ultérieure à la société mycénienne.

Trois caractères dominent les chants épiques attribués à Homère : la poésie descriptive, légendaire, symbolique ; ses trois faces répondent à la nature réelle, l’histoire humaine et la religion envisagées comme matières poétiques. ¤ La description – L’on note deux sortes de descriptions : l’une courte, rapide, procédant par faits généraux et caractéristiques ; l’autre plus longue, lente, recherchant les détails et s’attachant à faire ressortir la couleur locale. Les descriptions homériques portent sur la nature extérieure de l’homme et sur les relations homme/nature. Dans l’Illiade et l’Odyssée, il n’existe pas un seul tableau détaillé des grandes scènes mais des tableaux esquissés où sont mis en relief les caractères dominants des faits et des lieux ; pas un seul portrait d’homme au repos : le monde est en perpétuel mouvement. L’homme est en relation perpétuelle avec la nature, par exemple : la lutte d’Ulysse contre la mer et les vents. ¤ La légende – L’Illiade renferme trois classes de légendes qui présentent des faits d’un caractère humain mêlés à des récits d’histoire divine et de mythologie, ex : la légende de Minos… celle des Curètes. Ces légendes ne peuvent donner lieu à aucune classification mais il faut signaler leur portée morale ou leur caractère géographique comme la plupart de celles que traversent les aventures d’Ulysse… ou elles sont poétiques, idéales et présentent les personnages sous des formes plastiques comme tout ce qui est relatif à l’épisode d’Alcinoos et des Phéaciens. ¤ Le symbole – Le rôle des dieux dans les épopées grecques est primordial : ils sont partout en action, dirigeant les phénomènes de la nature et se mêlant aux actes les plus ordinaires de l'humanité. Dans l’Illiade et l’Odyssée, tout dieu a figure humaine, agit et raisonne comme l’humain, possède les passions humaines et est soumis aux nécessités auxquelles l’humanité est sujette. Après cette période, l’art grec n’aura plus qu’à perfectionner la figure humaine des dieux. Du point de vue poétique, les dieux sont des personnages épiques, par exemple : Jupiter est roi des rois et, comme Agamemnon, il est le seigneur par excellence. Dans l’Odyssée, où la royauté fait un progrès et où les seigneurs féodaux ont moins de puissance parce que le peuple acquiert un relief, Jupiter règne sans conteste et Ulysse peut avec son appui lutter contre la plus grande des divinités après Jupiter, Neptune. Un temps viendra où la notion métaphysique primitive disparue, ne restera plus que le côté plastique des symboles, la forme vide : ce sera la fin de la poésie grecque et de la civilisation hellénique. ¤ Un fait social – Il nous est possible d’évoquer un fait social contenu dans les poèmes d’Homère : la misère. La misère des groupes qui apparait dans des écrits antérieures devient chez Homère la misère de l’individu.« A l’aurore, dit Ulysse, je désire me rendre à la ville pour y mendier… cédant à la nécessité, j’errerai par la ville pour voir si l’on m’y tendra la coupe et le pain… Je me mêlerai à la foule des prétendants audacieux. Peut-être se chargeront-ils de me nourrir : car ils regorgent de mets abondants. J’exécuterais bientôt d’ailleurs les travaux qu’il leur plairait de commander… nul autre mortel ne pourrait discuter avec moi d’adresse ; faire du feu, fendre le bois, préparer les repas, rôtir les chairs et verser le vin ; en un mot, s’acquitter des soins que le pauvre rend aux hommes opulents ». L’on remarque que le mendiant conserve sa liberté, il n’est pas esclave et, lorsque le mendiant apparaît dans l’écrit, apparait son corollaire, la charité.

Au seuil du palais, Ulysse déguisé en mendiant, rencontre un confrère : « A ce moment, survient un mendiant qui demandait de porte en porte dans Ithaque, et se signalant par un estomac forcené, toujours à manger et à boire ; mais il était sans force et sans énergie, et il avait très grand air. Sa vénérable mère, à sa naissance, lui avait donné le nom d’Arnaïos ; mais tous les jeunes gens l’appelaient habituellement Iros, parce que, quand quelqu’un lui ordonnait de porter quelque part un message, il y allait ». Ceui-ci veut chasser Ulysse du palais qui lui répond : « Tu me sembles un vagabond comme moi ». Cette scène nous enseigne la différence entre le mendiant et l’esclave entendu que l’esclave aurait vu sans colère un nouvel esclave s’asseoir à la table du maître car il sait qu’il est de l’intérêt de celui-ci de les recevoir tous deux alors que le mendiant voit en un autre mendiant un adversaire, un concurrent, dans la mesure où il ne jouit pas de la sécurité de l’esclave. Il forme dans la société un ordre à part qui attend tout de la bienveillance des riches. Les mendiants sont admis par la société et Télémaque même s’écrit : « N’oubliez pas que souvent les Dieux empruntent la forme des mendiants pour visiter les mortels ».

Au cours des siècles, existent dans la tradition épique grecque orale des récits relatifs à la Guerre de Troie sous le nom de noistroi – retour. L’Odyssée se situe dans cette tradition entendue qu’elle fait allusion à la mort d’Achille, à nombre de héros de Troie et au retour de Ménélas et Hélène. Le texte se compose d’un récit à la troisième personne et d’un long récit à la première personne que le héros fait de ses voyages depuis la fin de la guerre de Troie jusqu’à l’arrivée dans leur île.

Homère consacre les généalogies des chefs et pose la doctrine de la noblesse des races humaines. Ces idées de patriciat s’opposent à l’esprit de la démocratie et triomphent dans certains lieux comme à Sparte. L’Illiade révèle aux Grecs la haute protection des dieux, les forme aux combats et à la victoire, prépare les journées de Marathon, Salamine et Platée, suggère à Philippe le dessein de venger les attaques subies par la Grèce, ce qu’accomplit son fils Alexandre. Les honneurs rendus à la force, l’agilité, l’adresse dans les jeux que préside Achille au 23e chant sont à l’origine de l’institution générale de la gymnastique.Il faut souligner que la fidélité d’Homère s’illustre dans le rôle dévolu à la femme car tout annonce la tutelle constante des femmes. Ainsi Télémaque présenté comme doué de nobles qualités parle avec sévérité à sa mère et la renvoie dans le gynécée et, au 21e chant, il lui adresse une injonction.Homère, au 3e chant de l’Illiade, exprime des opinions politiques et témoigne de son adhésion au gouvernement monarchique. Son opinion s’llustre par la bouche d’Ulysse inspiré par Minerve. Ulysse semonce les Grecs qui hésitent entre le combat et la fuite devant leur patrie :« Nous ne pouvons pas tous commander ici ; il est dangereux qu’il y ait tant de maîtres ; il suffit d’un chef, d’un seul roi, auquel le fils de Saturne a remis le sceptre et les lois, fondements de la puissance souveraine ».De facto, Homère n’indique pas l’existence d’une démocratie qui est le produit d’une révolution qui enlève le pouvoir aux rois ou aux familles aristocratiques. Des faits chimériques ou des sophismes fondent les théories d’une démocratie possible au début d’une nation. La démocratie ne peut s’établir que si l’ordre sous un gouvernement et les lois façonnent le peuple qui la constitue.

L’Odyssée est une œuvre fondatrice dans la culture européenne et inspire de nombreuses parodies et réécritures. Son titre se forme sur le nom grec d’Ulysse – Odusseús – et épopée, découpée en 24 chants, est écrite en hexamètres dactyliques et compte 12 109 vers.Ulysse est en le personnage principal et central mais également l’un des héros les plus célèbres de la mythologie grecque. Fils de Laèrte et d’Anticlée, il quitte sa femme Pénélope et son fils Télémaque pour participer à la guerre de Troie où, grâce à son intelligence et sa ruse, il imagine le stratagème du cheval de Troie qui permet aux Grecs de prendre la ville.

La construction de l’Odyssée est complexe – Au début de l’oeuvre, Ulysse est retenu captif sur l’île de la nymphe Calyspso et ne peut rentrer chez lui retrouver sa femme Pénélope. Tous les dieux sont favorables à son retour à l’exception de Poséidon qui lui en veut d’avoir rendu aveugle son fils, le cyclope Polyphème. Alors Zeus envoie Hermès demander à Calypso de libérer Ulysse et Athéna se rend à Ithaque pour conseiller à Télémaque, fils d’Ulysse, de partir vers Pylos et Sparte prendre des nouvelles de son père. Du chant I à IV, le narrateur raconte la Télémachie, à savoir ce qui se passe autour de Pénélope et Télémaque, entendu que celui-ci veut contrecarrer les plans des prétendants de sa mère ; le périple de Télémaque dans le Péloponnèse puis à Sparte-Lacédèmone chez Ménélas et Hélène… les chants V à XII correspondent au récit de son périple par Ulysse lui-même – Ulysse pleure en exil dans l’Olympe où les dieux débattent sur son sort et décident de l’aider à retourner chez lui avec l’aide de Calypso… Les chants XIII à XXIV racontent la vengeance d’Ulysse qui se fait reconnaître de ses proches et massacre les prétendants.

L’Odyssée raconte notamment : l’épisode des Lotophages et la lutte contre le cyclope Polyphème auquel Ulysse crève l’oeil ; un passage chez les Lestrugons cannibales et chez la magicienne Circé qui transforme son équipage en porcs ; une descende aux Enfers qui permet à Ulysse de parler au fantôme de sa mère et de revoir ses anciens compagnons dont Agamemnon et Achille... l’épisode des sirènes qui poussent les navires vers les récifs avec leurs chants.L’on remarque que les petits pays dont se compose la Grèce forment chacun une cité. Le mot de dèmos en désigne soit le territoire, soit la population. L’important est la polis, le chef-lieu. La cité homérique présente généralement pour centre une place forte où résident les principaux chefs et qui offre refuge à la population en cas d’alarme. Elle est un ensemble de génè, de phratrie.Les descriptions des différentes entités politiques révèlent des éléments archaïques et des éléments modernes propres à l’époque de la Cité naissante : les éléments archaïques sont le caractère féodal de la société et la mobilité des statuts juridiques ; les éléments modernes annoncent une nouvelle économie, l’apparition de conseillers, l’existence d’une structure tripartite de la société et le cas particulier de la justice.Les éléments archaïques – ¤ Le caractère féodal de la société – Distinction d’un roi, des nobles et du peuple mais absence de l’Etat. La maison noble – oikos – est le centre du pouvoir qui dépend de la richesse, de la vaillance, des parentés, des alliances et des serviteurs.Le roi de la cité est d’origine céleste, tout le monde connait sa généaologie, ainsi Agamemnon et Ménélas descendent de Zeus par Tantale, Pélops et Atrée ; Achille, par Aiacos et Pélée ; Ulysse par Arkéeisios… La force surnaturelle du roi s’épuise et nécessite un renouvellement même si souvent le roi n’exerce qu’un pouvoir viager. Même à l’époque où la royauté périclite, les prétendants d’Ithaque ne contestent pas le droit héréditaire de Télémaque mais cherchent seulement à se débarrasser de lui et épouser la femme du dernier roi est le seul moyen pour se faire car elle est l’épiclère, celle qui n’hérite pas mais qui procrée l’héritier.La morale héroïque : Domination des valeurs chevaleresques.La présence des Dieux : tout dépend des Dieux et les rois sont rois en raison d’un choix divin.¤ La mobilité des statuts juridiques – existence de classes différenciées dont le statut juridique varie. Existence d’une classe supérieure avec des nobles et un chef qui possède le pouvoir, une classe inférieure composée d’esclaves et un certain nombre de métiers reconnus tels la forge, la charpente ou la médecine.

Les éléments modernes – ¤ Les éléments annonçant une nouvelle économie – apparition de traces d’économie marchande sous l’influence des Phéniciens grands navigateurs à partir du IXe siècle. ¤ L’apparition des conseillers – l’Odyssée présente Ulysse défiant un des prétendants, Eurymaque, à un concours d’agriculture où le gagnant sera celui qui aura le mieux « tracer un sillon », illustrant le recul des valeurs héroïques. ¤ L’existence d’une structure tripartite de la société – roi, conseil et assemblée : à Ithaque, le conseil et l’assemblée sont convoqués pour traiter de la dévolution de la royauté après la disparition d’Ulysse. Il faut souligner que les Cyclopes sont dits « typiquement incivilisés » par Homère parce qu’ils ne pratiquent pas l’agriculture et ne possèdent pas de lieu de réunion pour discuter et prendre des décisions en commun. Le roi homérique n’est pas un roi-dieu mais son pouvoir vient des dieux : il se dit « issu de Zeus » qui lui donne son sceptre, symbole d’autorité. Si Homère évoque le principe dynastique avec Télémaque, l’hérédité du pouvoir n’est pas assurée. La force et la ruse légitiment la faveur divine et le consentement populaire.Si le roi participe aux cérémonies culturelles et n’exerce qu’à titre exceptionnel des fonctions religieuses, il est un chef de guerre qui conduit l’armée au combat et obtient une part préférentielle du butin. Une part du territoire, le temenos, exploité par ses fermiers lui est attribuée. Il reçoit de ses sujets des présents, contrepartie d’une faveur royale. Il est à noter qu’il n’est pas législateur. A coté du roi, les chefs des grandes familles constituent le conseil qui se réunit sur l’initiative du roi. Leur rôle s’accroit progressivement. L’auteur signale l’existence d’une assemblée, signe d’un Etat ordonné. Elle groupe tout le peuple, laos. Le roi la convoque lorsqu’il le juge opportune et la consulte sur les sujets de son choix. Chacun peut prendre la parole mais le vote n’existe pas. De facto, le peuple représente une force virtuelle qui s’accroît. Dans l’Odyssée, le roi Alkinoos est le roi « que le peuple écoute comme un dieu » et l’assemblée est présente. Après s’être entendu avec les douze autres rois sur le rapatriement d’Ulysse, il convoque l’Assemblée : il lui présente le noble étranger et lui annonce qu’on va équiper un navire. Le peuple écoute et ne dit rien car même dans une situation aussi extraordinaire que celle d’Ithaque pendant l’absence d’Ulysse, le peuple n’a conquis aucun droit nouveau. Par exemple, lorsque Télamaque majeur convoque l’agora, il désire uniquement exciter la pitié du peuple pour la tourner en colère contre les prétendants et obtenir l’expulsion des instrus. Il faut souligner que deux exemples nous montrent une séance d’Assemblée se terminant par la rupture de la communauté. Après la prise de Troie, Agamemnon et Ménélas, en désaccord sur la question du retour, convoquent l’agora ; ils échangent des paroles amères et les Achéens se lèvent, certains restent avec Agamemnon, d’autres partent avec Ménélas. De même, après le meurtre des prétendants, les gens d’Ithaque se réunissent en assemblée : les adversaires d’Ulysse demandent vengeance et s’écrient « Marchons ! », ses partisons répondent « Ne marchons pas ! ». Aucune voie de droit ne s’ouvre pour apaiser pareil antagonisme car pour mettre un terme à cette lutte intestine, il faut une réconciliation générale avec les formalités usuelles de l’alliance.La société homérique connaît des seigneurs, des petites gens, des libres et des esclaves mais n’est pas cloisonnée en groupes qui s’ignorent. Le cadre de vie, principalement rural, reste modeste entendu que le domaine suffit à la vie du maître, de sa famille et de sa domesticité.La guerre, la piraterie et l’hérédite de la condition servile alimentent l’esclavage. L’esclave vit au foyer de son maître avec sa famille, sa maison et souvent un lopin de terre pour faire vivre les siens. Les femmes assurent le service domestique, filent et tissent les vêtements. La société leur reconnaît une place d’importance.

Homère décrit un régime de maisonnée – oikos. Bien que la maisonnée ait un domaine afin d’assurer son autarcie, ce n’est pas une propriété familiale inaliénable et impartageable car seul le chef de famille en est le maître. Si le mariage est monogamme, les concubines sont fréquentes. Une dot est remise à la femme qui ne peut être mariée contre son gré ; cette dot lui sera restituée à la dissolution du mariage. La parenté par les femmes est reconnue et, bien qu’elle n’est aucun effet juridique, elle a une valeur sociale incontestable permettant au fils de se glorifier de son ascendance maternelle.

¤ La problématique de la justice – la justice – dikê : prononcé d’un verdict ferme et droit mais aussi l’acte juste – thémis : plus solennel – inspirée par Zeus et connue par l’intermédiaire de personnages importants pour assurer un certain ordre. Pour certains, la justice se serait imposée par un processus évolutif : au régime primitif de la vengeance privée se substitue l’arbitrage dans lequel les deux adversaires confient à un tiers de leur choix le soin de les départager. D’abord facultatif, il serait devenu obligatoire. A ce régime se substitue la justice rendue par un organe de la cité et chacun s’y soumet. Ce processus fait l’objet de critiques. D’un point de vue rationnel : pourquoi le plus fort se serait-il soumis à la décision d’un arbitre ? D’autre part, la nature des procédures diffèrent : l’arbitrage a un fondement conventionnel alors que la justice s’impose par une autorité supérieure. Deux conceptions voisinent : tantôt le roi « tenant son sceptre d’or » rend la justice et prononce la sentence tel un oracle – themisteuein ; tantôt les anciens donnent la sentence. Le procès est un rituel : « Les hommes sont sur la grand-place. Un conflit s’est élevé, l’un déclare avoir donné ; l’autre nie avoir rien reçu. Tout deux recourent à un juge pour avoir une décision… Les Anciens sont assis sur des pierres polies dans un cercle sacré. Ils ont dans la main le bâton… se lèvent et prononcent chacun à son tour. Au milieu d’eux, à terre, sont deux talents d’or ; ils iront à celui qui, parmi eux, dira l’arrêt le plus droit ». Il faut souligner qu’Homère évoque la possibilité d’une justice arbitraire et imprévisible en raison notamment de la corruption des juges interprètes. Les poèmes signalent le recours à un arbitre – istor – dont le rôle role est modeste comme l’est celui du juge. Seuls les différents entre groupes font l’objet d’un procès. Le juge n’est que l’interprète de la justice divine – thémis. Il la révèle en communiquant les thémistes. La conception homérique du droit diffère de celle de la Bible bien que dans les deux les liens entre droit et divinité s’affirment : dans la Bible, Yahvé donne le droit à un Prophète nommé Moïse alors que dans les poèmes homériques, Zeus inspire par la voie des oracles une solution juste révélée par étapes. Le droit n’est pas un droit divin mais un droit humain car l’homme inspiré par Zeus est le créateur du droit lorsqu’il dit le droit à l’occasion d’un jugement. L’on note déjà les éléments essentiels de la cité : le roi qui cèdera la place aux magistrats, l’aristocratie et le peuple.

Hésiode Hésiode est un poète grec du VIIIe siècle, contemporain d’Homère. Les seuls faits authentiques connus sur Hésiode sont ceux consignés dans ses poèmes. Il serait né à Ascra en Béotie alors que son père venait de Cumes en Eolie, contrée d’Asie Mineure. Son œuvre comprend en premier lieu Les travaux et les jours où il raconte l’histoire de Prométhée et de Pandore, les cinq races successives de l’humanité, la fable du faucon et du rossignol et la vision de deux cités, celle du droit et la citée opposée représentée par le crime et la méchanceté identifiés comme la démesure et, en second lieu, la Théogonie, généalogie des dieux dans laquelle il présente les dieux célébrés par les mythes grecs où trois générations se succèdent : celle d’Ouranos, celle de Cronos et celle de Zeus, plus une cosmogonie qui retrace la création du monde à partir du Chaos.Hésiode distingue les aèdes et les citharistes, à savoir les poètes à qui il attribue le don de calmer les chagrins « en célébrant les actions illustres des hommes d’autrefois » des musiciens.Le poème de la Théogonie est plus proche de l’Odyssée que de l’Illiade. Si les trente premiers vers sont authentiques, l’auteur vit sur les coteaux des monts de Béotie au milieu des bergers, auxquels il tente par ses vers d’enseigner leur religion et de donner quelque politesse. Il ne regarde jamais la plaine ; ses tableaux, récits et légendes appartiennent à la montagne. Là, séjournent les Muses qui habitent le ciel, qui savent tout et chantent la nuit des hymnes en l’honneur de Jupiter, Héré, Athéné, Apollon, Artémis… réjouissant l’Olympe.Il est intéressant de noter que la Théogonie qui place le chaos à l’origine des choses est la plus ancienne source nationale de la cosmogonie des Grecs. E. Zeller, auteur de la Philosophie des Grecs remarque que « Dans le poème d’Hésiode, les dieux eux-mêmes sont créés, et ceux qu’honorait le peuple appartenaient même à une jeune génération divine. Il n’y a pas de divinité qui puisse être considérée comme la cause éternelle de toute chose et comme ayant sur la nature un pouvoir inconditionné».Dans Hésiode, du Chaos naissent l’Erèbe et la nuit qui produisent l’Ether et le Jour. La Terre et le Ciel, son premier-né, qui est en même temps son époux, sont dans la cosmogonie des Hellènes les parents de l’univers, des dieux et des hommes.Hésiode tente de systématiser les traditions religieuses de son temps : il recueille les traditions béotiennes au milieu desquelles il vit. Le système théogonique tenté par Hésiode s’écarte de la tradition commune de la Gréco-Asie en de nombreux points. Il énumère une longue liste d’êtres abstraits et mythologiques comme Pégase, Typhon, Cerbère, l’Hydre, la Chimère… le Sphynx.Les travaux et les jours s’adressent au frère d’Hésiode, Persès, qui lui fait procès pour le spolier de sa part d’héritage. Ce poème porte une philosophie politique : la supériorité du travail, de la paix et de la justice sur la morale aristocratique, la guerre et le droit du plus fort.

Dans la société dont est témoin Hésiode, une notion de droit se dégage progressivement. Si la Thémis reste une divinité, Dikê naît de son union avec Zeus. Hésiode connaît le nomos, la loi et lui obéir distingue l’homme de la bête qui ne connaît que la violence.Hésiode insiste sur les devoirs de justice et les lois du travail ; les préceptes qui doivent présider aux rapports entre parents, voisins, amis, guider dans le choix d’une épouse, assurer l’harmonie familiale… et formule des prescriptions cérémonielles et des règles d’hygiène. Cette énumération illustre le lien entre le droit et les règles de la morale et les exigences de la vie en société.Il existe deux formes de luttes – éris : l’une pratiquée par les aristocrates, négative et l’autre dirigée qui prône que le travail, la production et l’émulation constituent le remède aux guerres civiles. « Elle éveille au travail même l’homme indolent ; il sent le besoin du travail le jour où il voit le riche qui s’empresse à labourer, à planter, à faire prospérer son bien : tout voisin envie le voisin empressé à faire fortune. Cette lutte-là est bonne aux mortels. Le potier en veut au potier, le charpentier au charpentier, le pauvre est jaloux du pauvre et le chanteur du chanteur ».Le mythe de Pandore montre que Zeus voue par sa volonté l’homme au travail et le Mythe des races montre que les peuples qui s’abandonnent à la démesure périssent. Le travail devient alors une valeur car tel est le désir de Zeus alors qu’il veut que l’injustice soit le lot des bêtes :« La faim est partout la compagne de l’homme qui ne fait rien. Les dieux et les mortels s’indignent également contre quiconque vit sans rien faire et montre les instincts du frelon sans dard qui, se refusant au travail, gaspille et dévore le labeur des abeilles. Applique-toi de bon cœur aux travaux convenables, pour qu’en sa saison le blé qui fait vivre emplisse les granges. C’est par leurs travaux que les hommes sont riches en troupeaux et en or ; rien qu’en travaillant, ils deviennent mille fois plus chers aux Immortels. Il n’y a pas d’opprobre à travailler : l’opprobre est de ne rien faire… Telle est la loi que le Cronide a prescrite aux hommes : que les poissons, les fauves, les oiseaux, les oiseaux ailés se dévorent, puisqu’il n’est point parmi eux de justice ; mais aux hommes Zeus a fait le don de la justice, qui est de beaucoup le premier des biens ».

Hésiode critique la structure sociale et vise plus spécifiquement l’aristocratie et la justice arbitraire : « Il faut que le peuple paie pour la folie de leurs rois qui, dans de tristes desseins, faussent leurs arrêts par des formules torses… C’est contre soi que l’on prépare le mal préparé pour autrui : la pensée mauvaise est surtout mauvaise pour qui l’a conçue. L’œil de Zeus, qui perçoit tout et saisit tout, voit aussi cela, s’il lui plaît, et n’ignore pas ce que vaut la justice qu’enferment les murs d’une ville ».

La justice est un don de Zeus aux hommes car se faire justice soi-même est la négation de la justice. Dans la Théogonie, Hésiode représente Zeus s’unissant à Thémis donnant naissance à Eunomia, Dikê et Eiréné – ordre, justice et paix. La justice doit faire condamner les coupables au tribunal de l’Olympe : « Il existe une vierge, Justice, la fille de Zeus, qu’honorent et vénèrent les dieux, habitants de l’Olympe. Quelqu’un offense-t-il par de tortueuses insultes ? Aussitôt, elle va s’asseoir aux pieds du Cronide, son père, et lui dénonce le cœur des hommes injustes ». Zeus fait don aux hommes des bons législateurs : « Tous les gens ont les yeux sur (le bon roi) quand il rend la justice en sentences droites – dikêsi. Son langage infaillible sait apaiser les plus grandes querelles. Et quand il s’avance à travers l’assemblée, on le fête comme un dieu et il brille au milieu de la foule accourue. Tel est le don sacré des Muses aux humains… Muses et l’archer Apollon qu’il est sur terre des chanteurs et des citharistes, comme par Zeus il est des rois ».

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