La naissance de la démocratie - suite

Clisthène le démocrate – Après la chute des Pisistratides et un intermède aristocratique, Clisthène, eupatride appuyé par le peuple, obtient l’archotat (509). Il initie des réformes constitutionnelles traduisant l’origine de la démocratie et de facto représente l’épanouissement de la démocratie athénienne alors que les oligarques croient que la chute des Pisistratides tournera à leur avantage. Clisthène cristallise par ses réformes civiles et adminsitratives l’esprit de la cité-nation qui naît à Athènes. Il achève l’oeuvre ébauchée par Solon et donne sa forme définitive à la constitution démocratique d’Athènes. L’influence des spéculations pythagoriciennes et celle du géométrisme des philosophes de Milet transparaît dans les réformes de Clisthène. Avec lui, nous entrons dans l’ère politique. Son but est d’empêcher le retour de la tyrannie, détruire l’organisation de la noblesse dans les phratries et les quatre tribus ioniennes et empêcher les classes sociales de se grouper par régions. On connaît Clisthène grâce à deux sources : l’Enquête d’Hérodote et la Constitution d’Athènes d’Aristote. Représentant de la famille des Alcméonides, Clisthène est le fils de Mégaclès, chef politique dont la fille passe pour être l’épouse de Pisistrate. Par sa mère, Agaristè, il est le petit fils du tyran de Sicyone qui pratique l’anadasmos dans sa cité et prend des mesures vexatoires contre l’aristocratie dans le domaine religieux et politiques (600). En 525, il figure au nombre des archontes élus à Athènes ; exilé sous la tyrannie d’Hippias, il prend en charge la reconstruction du sanctuaire de Delphes détruit dans un incendie (548). Lorsque le roi de Sparte Cléomène Ier chasse le tyran Hippias (510), Isagoras adversaire de Clisthène soutenu par l’aristocratie parvient au pouvoir et tente d’établir une oligarchie. Clisthène selon Hérodote fait « entrer le peuple – dèmos – dans son hétairie », à savoir qu’il l’associe aux institutions et au gouvernement que le Grec anciens désignent sous le terme politeia. Cette mesure inédite et révolutionnaire modifie les données du politique à Athènes : Clisthène s’appuie sur le peuple non pour prendre le pouvoir mais pour lui donner plus de pouvoir.

Clisthène élimine les derniers vestiges de l’organisation politique fondée sur les groupes familiaux et leur substitue un régime fondé sur la répartition géographique (510). Il remplace les quatre tribus ioniennes par dix tribus fondées non sur l’origine ethnique mais sur l’espace géographique.

Chaque nouvelle tribu se compose de trois trytties appartenant à la campagne, à la ville et à la côte ; chacune se compose de trois ou quatre dèmes ou quartiers. L’assemblée de chaque dème élit un démarque. L’assemblée gère les finances locales, les biens communaux, surveille les cultes, tient les listes d’état civil et le cadastre et assure la police. Les citoyens se définissent par l’appartenance à leur dème et chacun porte le nom de son dème par une inscription définitive. Chaque citoyen est inscrit sur le registre de son dème.Les métèques sont les étrangers établis à demeure à Athènes où ils exercent toute industrie. Le métèque doit se choisir un patron qui les représente dans tous les actes de la vie et répond de sa conduite. Si le patron néglige ses devoirs, ses biens sont confisqués et il est condamné à l’esclavage ou à l’expulsion. Le métèque est soumis à des charges plus lourdes que le citoyen. S’il partage avec eux le service dans l’infanterie, il combat en première ligne et verse son sang pour la patrie d’adoption. Le métèque, terme qui correspond à une insulte si l’on observe la pratique à Athènes, est soumis à une capitation annuelle, impôt sur la tête – Plutarque raconte que le philosophe Xénocrate ne peut s’acquitter de l’impot des métèques en raison de sa pauvreté, il va être vendu lorsque Lycurgue force à coups de bâton les agents du fisc à le relâcher.Par cette mesure, Clisthène désagrège les bases de la puissance sociale de l’ancienne aristocratie et émerge l’individu abstrait, à savoir le citoyen. L’identité administrative se lie au lieu de résidence et non à sa naissance ou la parenté et égalise les citoyens. Les étrangers peuvent devenir citoyens égaux avec les autochtones.

Clisthène réorganise les institutions. Il assure définitivement le pouvoir du dèmos en subsistuant la Boulê (500) à l’Aréopage qui conserve des fonctions judiciaires. L’assemblée de chaque dème élit ceux qui peuvent être tirés au sort pour devenir membres de la Boulê. Comme il est impossible d’être bouleute plus de deux fois dans sa vie, un citoyen adulte sur soixante voit chaque année son nom sortir de l’urne. Les citoyens prennent l’habitude de commander et d’obéir : principe de l’égalité démocratique – isotès. L’assemblée se heurte à l’Aréopage composé de professionnels de la politique, inamovibles et issus en majorité des familles nobles. La Boulê devient ainsi l’organe nécessaire de la démocratie. Elle prépare les séances de l’Assemblée qui les examine – le principe de l’égalité démocratique – après l’avis du Conseil, rédige les décrets et sert de cour de Haute justice après les réformes d’Ephialte. La Boulê est également organe exécutif. L’année se divise en dix prytanies pendant lesquelles les cinquante bouleutes d’un tribu, les prytanes, résident en permanence à proximité d’une salle de conseil, le Bouleutérion, édifié par Clisthène sur l’agora. Ils tirent au sort chaque jour un président – l’épistate. Les archontes élus par les tribus se doublent d’un nouveau collège, celui des stratèges élus également. Commandant chacun une partie de l’armée, ils sont sous les ordres de l’archonte polémarque. Leur rôle politique grandit entendu qu’ils sont élus par le peuple à raison d’un par tribu et grignotent progressivement le pouvoir détenu par les archontes qui, dès le début du Ve siècle, se cantonnent dans leurs fonctions judiciaires et religieuses. L’archonte ne préside plus l’ecclésia éponyme que préside l’épistate éphémère des prytanes. Il existe un nouveau lieu de réunion, non plus l’agora mais le pnyx où 25 000 peuvent prendre place dans l’amphithéâtre. Clisthène fait valoir au sein de l’Ecclésia l’iségoria – droit égal pour tous de prendre la parole.

Clisthène substitue à l’année religieuse l’année civile en introduisant un nouveau calendrier révolutionnaire entendu qu’il y aura douze mois lunaires et dix prytanies, à savoir dix périodes plus longues qu’un mois pendant lesquelles les prytanes de chaque tribu gouvernent la cité.Afin de protéger ces mesures révolutionnaires contre les réactionnaires nostalgiques de l’ancien régime aristocratique, Clisthène établit la loi sur l’ostracisme, à savoir la condamnation à l’exil d’un citoyen suspecté de voulir établir une influence personnelle disproportionnée. L’ostracisme est un mécanisme d’auto-défense populaire, un vote de défiance politique, non une peine juridictionnelle. Chaque année, au cours de la sixième prytanie, l’Assemblée se prononce sur l’opportunité d’exiler ou non un homme politique. Si le vote est positif, le peuple se réunit deux mois plus tard sur l’Agora sous le contrôle des archontes et de la Boulê. Il faut au minimum 6 000 votants qui écrivent sur un tesson de poterie le nom de l’individu qu’ils souhaitent exiler – une coquille à l’origine. L’individu ostracisé doit s’exiler dans les dix jours et ce pour dix années mais il conserve ses qualités de citoyens. Le vote a lieu une fois et ne peut toucher qu’une personne chaque année. Le premier homme ostracisé est un certain Hipparque (488), suivie par Mégaclès (486).

De nombreux auteurs témoignent de réaction contre la démocratie d’Athènes. A son époque, Diodore démontre le mal produit à Syracuse par l’institution du pétalisme modelé sur l’ostracisme d’Athènes : « Ce danger des citoyens de distinction faisait que ceux qui, par leur crédit ou leur vertu, auraient été les plus capables de servir la patrie, s’éloignaient des affaires publiques. Au contraire, les citoyens les plus vils et les plus insolents se mêlaient du gouvernement, et portaient la populace à la nouveauté et au tumulte; on voyait naître une foule de dénonciateurs qui voulaient gouverner le peuple, et prétendaient changer la vie honnête et régulière de leurs ancêtres en des pratiques licencieuses et pernicieuses. Personne ne songeait ni à conserver l’union dans les esprits, ni à maintenir l’ordre dans la justice ».Des siècles plus tard, Arbanère, improbateur, jette un regard négatif sur la démocratie d’Athènes et considère que la démocratie nécessite le sacrifice des hommes supérieures, ces hommes qui « au début de leur rôle politique, de la fierté et de la conscience... ces hommes ont bientôt honte d’eux-mêmes et de leurs partisans » car « Les plébéiens de la Grèce exercent une dictature sanglante lorsque les révolutions leur donnent le pouvoir; la liberté n’est pour eux que le déchaînement des passions haineuses, que l’exercice du pillage et du meurtre ; l’égalité, car la subversion des lois, des moeurs, et l’oppression des hommes amis de l’ordre et de la religion »... Il assimile volontiers tyrannie et démocratie arguant que la démocratie ne voit que le fait, le jour présent ainsi, Pisistrate persuade aux Athéniens de lui donner une garde pour le défendre ; « il l’obtient par un stratagème et l’emploie pour asservir Athènes ». Et de conclure que « La démocratie, telle que nous l’avons vue et telle qu’elle ne peut manquer d’être, est la proscription de la hiérarchie sociale, des talents, des arts, de la fortune et de la vertu, qui sont les fruits du temps ; son mouvement est de ramener tout en arrière : elle est ainsi la permanence de l’état de barbarie. Elle est à la fois antisociale et impie... Après l’expulsion des races royales, les gouvernements démocratiques, qui n’avaient point comme les monarchiques des appuis dans les traditions antiques et vénérées, dans la sanction religieuse, dans la procréation divine des premiers chefs, ces gouvernements démocratiques ne reconnurent d’autre fondement que le droit toujours variable de la force ».Il faut remarquer d’Albanère énumère les causes de l’établissement en Grèce de la démocratie (le morcellement du sol par les montagnes, des fleuves, des golfes entraînant la nation à se morceler en tribus séparées, la petitesse de l’Etat, l’imminence du danger par la rivalité haineuse des cités voisines suscitant le patriotisme). Il conclut que la démocratie est synomyme de « spoliation de la fortune publique » ce qui constitue un vice et génère « l’ineptie la plus complète... dans toutes les entreprises ». Pour expliciter, il prend la guerre du Péloponnèse comme exemple de l’ineptie politique : « il est évident que si Athènes avait suivi le plan tracé par Périclès de ravager la Laconie par les descentes,.... de ne point se livrer à des conquêtes avant d’avoir achevé cette guerre, qu’Athènes aurait triomphé de Sparte mais Athènes éparpilla ses forces en Thrace, à Lesbos, à Corcyre, en Acarnanie, en Sicile ».Postérieurement, la Constitution de Clisthène subit des retouches, pour exemple, le Conseil des Cinq Cents reçoit son organisation définitive. Le parti démocratique a pour chef Ephialtès qui donne le coup de grâce à l’Aréopage privé désormais de certaines fonctions (462) – il perd la juridiction des crimes qui intéressent la cité, des infractions commises contre l’ordre public par les particuliers ou les fonctionnaires... il ne conserve que des attributions de caractère religieux comme la surveillance des domaines sacrés ou la juridiction du meurtre prémédité.

L’IDEOLOGIE POLITIQUE

L’évolution des concepts transparait à travers les textes conservés. Sur la philosophie, Aristote écrit que les Sept Sages« portèrent leurs regards sur l’organisation de la polis, ils inventèrent les lois et tous les liens qui assemblent les parties d’une cité ; et cette invention, ils la nomèrent Sagesse ; c’est de cette sagesse que furent pourvus les Sept Sages, qui précisemment inventèrent les vertus propres du citoyen ».Ces penseurs perçoivent la stasis comme un désordre et tentent l’élaboration de nouvelles idées relativement à l’ordre social, l’eunomia. Cette pensée de l’ordre se veut rationnelle et fondée sur des observations objectives et non plus des mythes. Cette pensée de l’égalité rationnelle se manifeste en particulier dans l’administration de la justice. Thucydide, appelé à prononcer l’oraison funèbre des guerriers morts pour la patrie, examine les institutions et les moeurs, cause essentielle de la puissance et de la prospérité : « La constitution qui nous régit, affirme-t-il, d’abord, n’a rien à envier aux autres peuples ; elle leur sert de modèle et ne les imite point. Son nom est démocratie, parce qu’elle vise l’intérêt, non d’une minorité, mais du plus grand nombre ». A l’opposé, Platon, proche de la pratique de Sparte, se prononce contre la démocratie en général et émet une condamnation sans réserve car la liberté représente la cause de tout le mal, considérant que la démocratie aboutit à l’ochlocratie et la Domination de la multitude. Aristote parvient à un jugement presque aussi sévère car la démocratie est susceptible de corruption, arguant que si la royauté dégénère en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie, la constitution républicaine dégénère en démagogie. La démocratie est le régime où le peuple est consulté sur toute affaire. Il n’existe plus de politeia, de régime vraiment constitutionnel. De facto, pour que ce régime existe, il faudrait que la loi ait le pouvoir suprême, qu’elle fixe les décisions d’ordre général et que les magistrats statuent sur les affaires particulières d’après les principes posés par la loi. Deux principes fondamentaux prédominent dans l’organisation de la cité athénienne : la primauté de la loi et la liberté.

L’administration de la justice – L’administration de la justice oscille entre religion et droit.A la fin du VIIe siècle émerge avec les législations pénales, notamment celles de Dracon et Solon à Athènes, Zaleucos de Locres… ce que la théorie de René Girard tient pour l’attribut essentiel de l’Etat délivré de toute sacralité : l’administration d’une justice rationnelle qui oppose la collectivité au coupable reconnu auteur du crime. Mieux qu’aucune autre institution, la justice révèle le parfait équilibre entre la puissance publique et la liberté individuelle. Le peuple est le souverain justicier puisqu’en théorie il a un droit absolu sur la vie et les biens de chacun. Cette nouvelle justice rationnelle tient compte des mentalités car l’exigence de répression judiciaire s’invoque comme une exigence de purification relativement à une souillure entendu que le crime d’un seul rend impure la société. Epiménide, un des Sept Sages est une sorte de mage appelé à Athènes pour chasser la miasma, la souillure, pesant sur la ville après le meurtre des Cylonides. Conseiller de Solon, il réglemente le deuil et la tenue des femmes. La Grèce nous offre divers exemples de la continuité – Abaris, sage de la tradition pythagoricienne, « fonde dans le cadre de la religion publique, des rites nouveaux : à Athènes, les proérosia ». Il est aussi possible de citer Lycurgue qui établit sa législation mais parle de délinquant possédés qu’il est nécessaire de calmer les esprits par des procédures magiques. L’évolution du procès illustre cette oscillation entre religion et droit. Les génè assurent le procès archaïque avec les moyens rituels traditionnels de force religieuse tels le serment ou la cojuration. Le juge est garant de la forme du rite. L’évolution du procès s’incarne dans le juge qui devient un être impersonnel, supérieur aux parties, l’Etat. Il prend l’habitude de la décision, se référant à une loi publique bientôt mise par écrit. Il demande aux témoins et aux parties de rapporter les faits et le procès met en œuvre « une technique de démonstration, de reconstruction du plausible et du probable, de déduction à partir d’indices ou de signes ».

L’initiative de la justice est privée et les procédures extraordinaires font une large part à l’initiative privée ; ainsi, contre le flagrant délit ou le délit notoire, notamment quand l’inculpé est un malfaiteur ou un étranger qui pourrait s’enfuir, les citoyens ont comme recours l’apagogè, l’aphégèsis ou l’endeixis, à savoir qu’ils peuvent ou porter la main sur le délinquant pour le traîner devant le magistrat ou conduire le magistrat au lieu où il se tient pour procéder à son arrestation ou le dénoncer pour que le magistrat compétent en fasse son affaire. Dans ces procédures, où l’habeas corpus n’est pas de mise, il y a lieu à un jugement sommaire où la détention préventive est parfois suspendue par la constitution de trois cautions bourgeoises. En cas de dommage matériel causé à l’Etat par infraction aux lois sur le commerce, les douanes ou les mines, les particuliers par la phasis participent et l’Etat les intéresse aux condamnations par le procédé des primes. L’apparition d’un nouvel idéal moral, la modération – sôphrosyné – est fondamental pour l’appréhension de la justice. De facto, une nouvelle morale individuelle s’impose, articulée avec les nouvelles conditions de la vie collective ; avec la cité naît un nouveau type d’homme, le citoyen, fruit d’une réflexion morale. Par différence avec la traditionnelle habrosyné – beauté, grâce – aristocratique qui vise à la distinction et avec l’hybris de la richesse, on élabore un idéal de contrôle de soi, de sôphrosyné, prudence, sagesse, modération… tempérance, vertus qui seront la nouvelle forme de l’excellence humaine – arétè – : « Le faste, la mollesse, le plaisir sont rejetés ; le luxe proscrit du costume, de l’habitation, des repas ; la richesse est dénoncée, avec quelle violence ! » car ces comportements peuvent provoquer la stasis et les luttes civiles. La richesse fait l’objet d’attention car elle est le fruit d’une volonté perverse générée par l’esprit de convoitise.

Tyrtée, poète guerrier, vante ce nouvel idéal de modération (VIIe siècle). La légende dit qu’un oracle incite les Spartiates à demander conseil à leurs adversaires : les Athéniens leur envoient Tyrtée, maître d’école diminué physiquement. Il compose des élégies intitulées Eunomia et Ypothékai, recueil de préceptes pratiques et les Embateria, marches ou chants pour charger l’ennemi. Il existe différents tribunaux et une nomenclature des crimes et des compétences. Le crime d’homicide en raison de la souillure qui s’attache au coupable garde le caractère d’un attentat contre les hommes et les dieux. Il ne peut être poursuivi que par les tribunaux quasi religieux que préside le chef des cultes nationaux, à savoir le roi dont le plus ancien est celui qui siège sur la colline d’Arès : la Boulê de l’Aréopage. Sa juridiction s’étend aux crimes de meurtres prémédités, de blessures faites avec intention de donner la mort, d’incendie d’une maison habitée et d’empoisonnement. Les peines qu’elle prononce sont la mort en cas de meurtre, le bannissement et la confiscation en cas de blessures. Au-dessous de l’Aréopage, se trouvent les trois tribunaux composés des cinquante et un éphètes. Pour exemple le Palladion ou le Delphinion. Le Palladion est compétent en matière d’homicide involontaire et instigation au meurtre si la victime est un citoyen ; en matière de meurtre tant volontaire qu’involontaire s’il s’agit d’un métèque, un étranger ou un esclave. Il prononce la peine de l’exil à temps, sans confiscation mais le condamné ne peut revenir qu’avec l’autorisation des parents du mort. Le Delphinion est compétent si le roi chargé de l’instruction décide que l’homicide est excusable ou légitime.Il ne peut exister de nomos sans sôphrosyné et de sôphrosyné sans nomos. Le citoyen constitue la contrepartie du régime collectif, l’isonomia où tout homme obéit à une règle commune. Solon semble jouer un rôle particulier parmi les Sages dans la mise en évidence de la logique de la loi. Il se présente en arbitre et réconciliateur. Pour qu’existe un accord et une harmonie entre tous, une loi commune supérieure aux parties, une justice – dikê – est nécessaire afin que chacun en comprenne l’intérêt et respecte la loi. Il met son idée à exécution : « J’ai rédigé des lois égales pour le kakos et pour l’agathos, fixant pour chacun une justice droite ».Solon refuse la tyrannie afin de préserver la loi commune car elle reviendrait à placer dans les mains d’un seul ce qui doit être dans celles de tous : « Ce que Solon a fait, il l’a fait au nom de la communauté, par la force de la loi – kratei nomos, unissant ensemble la contrainte et la justice – bian kai dikêen. Kratos et Bia, les deux vieux accolytes de Zeus, qui ne devaient pas un instant s’éloigner de son trône parce qu’ils personnifient ce que la puissance du Souverain comporte tout à la fois d’absolu, d’irrésistible et d’irrationnel, sont passés au service de la Loi ; les voilà serviteurs de Nomos qui trône désormais, à la place du roi, au centre de la cité ».On est fort éloigné du mythe du roi d’Hésiode « dont la vertu religieuse peut seule apaiser les querelles, faire fleurir, avec la paix, toutes les bénédictions de la terre… Avec Solon, Dikê et Sôphrosyné, descendues du ciel sur la terre, s’installent dans l’agora. C’est dire qu’elles vont avoir désormais à « rendre des comptes ». Les Grecs continueront certes à les invoquer ; mais ils ne cesseront pas, non plus, de les soumettre à discussion ».

La promotion de la loi – La loi se distingue du pouvoir – kratos – qui caractérise les formes étatiques antérieures. La loi établit la paix grâce à la soumission volontaire des hommes à la loi. Elle constitue une des figures fondamentales de l’histoire de la pensée politique de l’Occident. La loi ne doit rien à la révélation mais a pour caractère essentiel d’être écrite, connue de tous et d’appartenir à tous. La loi est à Athènes le véritable souverain entendu qu’elle est la même pour tout citoyen – magistrat ou peuple. Il faut remarquer qu’à l’instar de la judiciarisation de la répression du meurtre, cette promotion de la loi et des vertus privées de sôphrosynè qui la conditionnent continue néanmoins à revêtir des aspects religieux. Les sectes prêchent la lutte de la prudence et de la persuasion contre le thymos, la passion : lutte qui réalise une éducation, une paideia, grâce à laquelle l’esprit de subversion des méchants est vaincu. Certains dieux orphiques personnifient des idées abstraites comme Arétè et Sôphrosynè, Pistis – confiance – et Homonoia – concorde. La notion de loi implique que l’égalité entre les hommes. Le concept d’égalité devant la loi est construit de Solon à Clisthène. Solon écrit que « L’égal ne peut engendrer la guerre » : l’isotès est la condition de la philia. Il s’agit avec Solon d’une égalité hiérarchique, géométrique, à savoir de proportion. L’égalité ne signifie pas que tout citoyen doit être égal à l’autre mais que chacun doit recevoir une part de pouvoir, de richesses… d’honneurs, égale à son rang dans la cité et à ce qu’il apporte au bien commun. Solon dit qu’« Au dèmos , j’ai donné autant de kratos – pouvoir – qu’il suffit, sans rien retrancher ou ajouter à la timè – honneur, dignité » et refuse le partage des terres qui aurait « donné aux kakoi – hommes de basse origine – et aux ethloi –nobles – une part égale de la grasse terre de la patrie ».

Pythagore représente l’égalité aristocratique entendu que le pythagorisme élabore une forme différente de l’idéal d’égalité devant la loi. ¤ Pythagore – originaire de Samos, Pythagore aurait quitté son île peu après l’arrivée du tyran Polycrate (530) et se serait rendu en Italie du Sud, à Crotone sur le golfe de Tarente. Il y aurait fondé une sorte de communauté religieuse de trois cents personnes qui partageraient leurs biens, meneraient une vie ascétique et travailleraient les mathématiques et la musique. Ce groupe devient rapidement le parti dirigeant de la cité mais on ne sait s’il s’est allié aux familles aristocratiques ou aux couches nouvelles. D’autres Pythagoriciens vont dans d’autres villes fonder des communautés similaires. On ne conserve aucun écrit de Pythagore mais l’on peut penser que les découvertes scientifiques qu’on lui attribue sont dues à l’école qu’il fonde. Ces découvertes, telles la table de multiplication, le système décimal… le théorème du carré de l’hypothénuse sont mises en ordre par Euclide au IIIe siècle avant notre ère. Un disciple, Philolaüs, contemporain de Socrate, établit une théorie astronomique. Le peu de connaissance que nous avons sur Pythagore nous est transmis par Aristoxène. L’école pythagoricienne est aussi nommé l’école italique parce que son chef, Pythagore, enseigne dans les colonies grecques d’Italie et y recrute plusieurs disciples parmi lesquels Alcméon, Timée, Philolaüs et les législateurs Zalcucus et Charondas. La philosophie mathématique des Pythagoriciens diffère de l’école ionique. L’école ionique fait tout dériver de tels ou tels éléments sensibles alors que les Pythagoriciens, occupés par le permanent, expliquent les choses par des éléments logiques et substituent à la recherche de la matière des phénomènes la recherche de leurs lois. Selon cette philosophie, tous les rapports des objets peuvent s’exprimer par des nombres qu’il faut regarder, sinon comme la substance, du moins comme les principes régulateurs des choses. Il faut observer que les Pythagoriciens, proclamant l’harmonie des mondes affirment que le vrai nom de l’univers est beauté, « cosmos ». Ainsi, ils reconnaissance un Dieu suprême qui anime et pénètre tout, Jupiter auquel ils subordonnent les dieux du Panthéon grec. L’âme est « un nombre qui se meut » ; le carré parfait est le symbole de la justice qui est la réciprocité dans le droit... Dieu est assimilé à une « sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». Ce faisant, les Pythagoriciens d’une part s’en tiennent généralement à circonscrire leurs limites et à marquer leurs contours, d’autre part ils sont conduits à modifier les données de la réalité pour les accomoder aux symétries numériques dont a le système a besoin. De facto, la philosophie pythagoricienne voit dans les nombres et l’harmonie les principes de toutes choses, la loi de l’univers. La politique de Pythagore recherchera l’harmonie entre gouvernants et gouvernés car l’anarchie est le plus grand mal. Une élite intellectuelle réunie par le lien d’une philosophie et d’un mode de vie communautaire pourra créer un gouvernement heureux où chacun aura la part qui correspond à ses mérites et sera éduquer à ne pas désirer plus que sa part.

Archytas, le tyran pythagoricien écrit que « Le calcul raisonné – logismos – une fois découvert, met fin à l’état de stasis et amène la concorde – homonoia ; car, de ce fait il n’y a plus de cupidité – pléonaxia – et l’égalité – isotès – est réalisée ; et c’est par elle que s’effectue le commerce en matière d’échange contractuel ; grâce à cela, les pauvres reçoivent des puissants, et les riches donnent à ceux qui en ont besoin, ayant les uns et les autres confiance – pistis – qu’ils auront par ce moyen l’égalité – isotès ». Mais il ne s’agit pas d’une égalité stricte entre les citoyens mais d’un statut égal de ceux-ci devant les lois mathématiques de l’univers.

Clisthène représente l’égalité démocratique. Avec la pensée démocratique, on passe de l’égalité géométrique à l’égalité arithmétrique. Tout citoyen doit avoir une participation égale à l’archè, à savoir les procédures de décision et de nomination, aux magistratures et aux fonctions judiciaires. La création des dix tribus subtituant un ordre administratif abstrait aux vieilles divisions ethniques ou sociales, la création de la Boulê, des prytanies assurant la participation alternée de tous aux hautes magistratures, l’iségoria – égalité de parole – garantie au sein de l’ecclésia, la substitution d’un temps civil au temps religieux, l’ostracisme visant à éliminer certains citoyens : toutes ces mesures témoignent de l’esprit d’égalité qui s’illustre depuis Solon. Avec Clisthène, la polis devient un univers homogène, sans hiérarchie, où tous les citoyens succédant régulièrement à toutes les places du commandement, de l’obéissance, se pensent définitivement comme égaux en dignité et sont jugés participant d’une vérité rationnelle sous la loi. L’égalité a pour corollaire la liberté. La liberté constitue le but vers lequel doit tendre l’ordre démocratique. La liberté consiste pour le citoyen à ne devoir qu’une obéissance volontaire à la loi qu’il contribue à faire adopter. La liberté consiste soit dans la faculté laissée aux citoyens de choisir en pleine indépendance leur régime politique et d’assurer par eux-mêmes leur gouvernement : liberté politique ; soit dans faculté laissée à chacun d’agir comme bon lui semble : liberté individuelle.

La réaction aristocratique – La réaction aristocratique s’illustre avec divers penseurs à l’instar de Théognis ou Héraclite. Ces penseurs refusent l’égalité, le règne de la loi, la liberté, le laïcisme de la Cité ou le régime d’innovation permanente, de déstabilisation de la société aristocratique traditionnelle.

¤ Théognis – Théognis de Mégare, poète, vit dans la seconde moitié du VI siècle (vers 570-495). Aristocrate exilé par le parti démocratique, il exprime dans ses poèmes élégiaques son pessimisme, ses rancunes et son mépris du peuple. Selon Théognis, les aristocrates sont les meilleurs alors que le peuple ne se compose que de mauvais. De nombreux citoyens se marient avec des filles de riches parvenus et ce mélange choque le poète. Il conseille à chacun de rester à part et de « Ne pas s’associer aux basses classes, mais toujours cultiver les gens de bien ». Il présente cette ségrégation comme une recette de stabilité politique.

¤ Héraclite – Héraclite (vers 576-480), philosophe grec issu d’une famille illustre et sacerdotale, renonce en faveur de son frère aux privilèges que lui donne le statut de descendant de Codros, roi d’Athènes dont le fils Androclès fonde Ephèse. Il semble qu’il soit méprisant, misanthrope, se moquant de l’érudition et, selon Théophraste, d’humeur mélancolique. Pour Héraclite, le feu est le principe de toute chose, réalité du mouvement et l’état premier et dernier du cosmos. « Ce monde à toujours été et il est et il sera un feu toujours vivant, s’alimentant avec mesure et s’éteignant avec mesure ».Héraclite accepte l’idée de loi mais refuse l’égalité. La démocratie est une mesure pour l’intelligence car si « penser est commun à tous », certains sont plus intelligents que d’autres et « Un seul en vaut pour moi dix mille, s’il excelle ». L’intelligence est personnelle et l’on ne peut esquiver sa responsabilité en se disant conduit par un démon car c’est « la personnalité de l’homme qui est son démon ». Cela induit un fort individualisme, argument philosophique en faveur de l’aristocratie. Il existe un danger que la démocratie et l’ostracisme n’écrasent l’intelligence et l’excellence :« Les Ephésiens feraient bien de se pendre tous entre adultes, et d’abandonner la cité aux enfants impubères, eux qui ont chassé Hermodore, le personnage le plus capable d’entre eux, en déclarant, « Qu’il n’y ait chez nous personne de très capable. Sinon, qu’il aille ailleurs et chez d’aures ». L’émulation est une forme de justice. Héraclite suggère que les qualités supérieures personnelles sont le moteur de la vie dès lors qu’elles possèdent toute liberté pour s’exprimer et que le pluralisme est la règle : « Le combat – polemas – est à la fois le père et le roi de tout, il rend les uns dieux, et que toutes choses naissent et meurent selon discorde et nécessité ». La discorde est donc dikê. Il faut souligner que, contrairement à Nietzsche, Héraclite ne valorise pas la guerre en tant que violence mais en tant que concurrence. Le conflit doit rester dans la légalité. Héraclite affirme son attachement à la loi car « Le soleil même ne peut sortir de son cours, ou bien les Erinyes championnes de Dikê, le découvriront ». La loi est à la polis ce que l’intelligence est à l’homme.

L’organisation des pouvoirs dans la cité – A Athènes, le pouvoir souverain appartient aux citoyens réunis à l’assemblée mais des collèges et des magistraux l’exercent. ¤ L’Assemblée – l’assemblée est ouverte à tout citoyen, à savoir à tout homme de plus de 18 ans nés de parents athéniens et non déchus de ses droits – atimie. Elle est donc un organe de gouvernement direct : le citoyen exerce ses fonctions politiques sans délégation à des représentants élus. Il faut signaler que l’absentéisme est important. Pour les affaires graves, le quorum n’est fixé qu’à 6 000 participants et souvent le nombre des présents n’excède pas 2 000 citoyens. L’Assemblée se tient sur l’agora puis sur la colline de la Pnyx et délibère sur toute question qui lui est soumise par affichage quatre jours avant la séance mais elle reste maîtresse de son ordre du jour – les prytanes assurent les convocations et la présidence. La discussion est libre et chaque citoyen peut prendre la parole ; de même, chaque citoyen peut pendant un an poursuivre l’auteur d’une mesure législative qu’il tient pour illégale et dangereuse pour la cité. Tout citoyen peut proposer l’abrogation d’une loi : des monothètes désignés par l’assemblée examinent la loi défendue par des synégores – si les nomothètes se prononcent en faveur de la loi, elle est conservée.L’assemblée est compétente dans la plupart des affaires de la cité : droit de faire la guerre et la paix ; réception des ambassadeurs ; contrôle des finances ; ordonnancement des levées d’impôts ; fixation les droits de douane… prononciation de l’ostracisme ; relativement aux constructions publiques. Son rôle législatif consiste dans le vote des décrets – pséphisma – qui doivent respecter les lois fondamentales, les nomoï. ¤ Le Conseil – un conseil composé des archontes sortis de charge, l’Aréopage, jouit d’attributions politiques et judiciaires qui en font le gardien des lois. La Boulê se compose de 500 membres tirés au sort, à raison de 50 par tribu : chaque tribu assure ainsi la direction des affaire pendant 1/10 de l’année, constituant une commission, les prytanes, organe permanent de la boulê. Un prytane tiré au sort chaque jour, l’épistrate, préside la boulê. Le rôle du conseil varie selon les cités mais généralement, il prépare les projets de lois, contrôle l’exécution des lois, assiste… surveille les magistrats.

¤ Les magistratures – Le recrutement se fait par tirage au sort pour la désignation de la plupart des magistrats. Parfois les magistrats sont soumis à des conditions de cens mais, le progrès de la démocratie rend ces conditions peu rigoureuses. La crainte du pouvoir personnel des magistrats impose des restrictions : la durée de leurs fonctions est brève et l’assemblée peut déposer un magistrat en fonction – de plus, le magistrat doit obtenir chaque mois la confirmation de sa charge par l’assemblée ; les magistratures sont multiples et spécialisées ; la réintégration de la charge est en principe interdite ou n’est autorisée qu’après de longs délais ; le pouvoir propre du magistrat est restreint et il est responsable. A leur sortie de charge, ils doivent rendre des comptes à une commission de vérification, les logistai, qui fait un rapport de leur gestion.

¤ Les tribunaux et la justice – L’organisation des tribunaux est complexe à Athènes et la répartition des compétences peu précise : l’ecclésia et la boulê ont des compétences en matière judiciaire lorsque les intérêts de la cité sont en cause alors que l’aréopage, l’ancien conseil de l’âge aristocratique, exerce des fonctions judiciaires mais en perd quelques-unes dans le régime démocratique. La juridiction des héliastes, le tribunal de l’héliée, est le plus important : créé par Solon pour recevoir les appels des sentences des magistrats, c’est un tribunal populaire composé de 6 000 citoyens tirés au sort parmi les hommes de plus de 30 ans volontaires pour cette fonction. Juridiction d’appel à l’origine, l’héliée absorbe les compétences civiles et criminelles. Ce tribunal n’a pas de ministère public : le particulier engage la poursuite et ne peut se désister sous peine de lourdes amendes – même peine s’il ne réunit 1/5 des suffrages. Des magistrats spécialisés se voient confier l’instruction. L’arrêt est rendu sur le champ après un vote sans délibération.

 

nota bene - dans les prochains jours, la suite de nos articles sur l'histoire de la Grèce

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