La vérité appartient à ceux qui la cherchent et non à ceux qui la prétendent détenir - Condorcet

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Pierre de Boisguilbert, Vincent de Gournay, François Quesnay et Turgot, économistes et physiocrates, fondent la théorie du libéralisme économique et politique. De leurs travaux découlent principalement les conceptions actuelles de l'économie. La majorité des Etats dans le monde se reconnaissent de ces principes, bien que leur interventionisme est notable à l'exemple des Etats-Unis qui depuis de nombreuses années subventionne son agriculture - coton, blé... l'on peut remarquer aujourd'hui les conséquences désastreuses de ces concepts économiques et politiques et du principe fondamental des libéraux : l'autorégulation du marché prônée tant par Boisguilbert, Vincent de Gournay, Quesnay que Turgot bien qu'il dénonce déjà les quelques rares marchands fripons. Aujourd'hui, avec une économie mondialisée concurrentielle non régulée, le nombre des fripons tend à se démultiplier. Les Politiques préconisent de " châtier " les coupables ! Dans notre monde de légalité, il n'est pas possible de punir arbitrairement une personne, il n'est possible de la punir que lorsqu'elle a commis une infraction à la loi : ce qui n'est pas le cas en l'espèce. Par exemple, en l'état actuel de famine, un spéculateur ne peut être puni pour avoir spéculé sur le blé dans la mesure où aucune loi ne lui interdit de spéculer sur les blés. Il ne faut pas confondre la morale et le droit car s'il est immoral de spéculer dans de telles circonstances, le droit ne l'interdit pas. Cessons de s'exclamer théâtralement : nous allons, il faut... châtier les coupables ! Jusqu'à présent, il ne semble pas qu'un politique quelconque ait proposé un projet de loi permettant de réguler les pratiques néfastes liées à l'économie.

LA NAISSANCE DU LIBERALISME ECONOMIQUE EN FRANCE AUX XVIIe et XVIIIe SIECLES

La physiocratie - étymologiquement le gouvernement par la nature, ancien grec - est une école de pensée économique, à l'origine de la conception moderne de l'économie, qui connaît son apogée au cours de la seconde moitié du XVIII. Leur théorie de l'économie bâtie sur la critique du mercantilisme et du colbertisme semble être la première théorie générale et systématique d'économie politique.

" La doctrine des physiocrates est un mélange de libéralisme économique et de despotisme éclairé ... la pensée de physiocrates s'ordonne autour de quatre grands thèmes : la nature, la liberté, la terre, le despotisme légal... L'Etat doit être gouverné par des propriétaires fonciers ; eux seuls ont une patrie ; patrie et patrimoine sont joints... Les physiocrates sont donc hostiles à toute réglémentation. Leur formule est " laisser faire, laisser passer "... Les physiocrates sont partisans de la monarchie absolue " - Histoire des idées politiques, Jean Touchard 1958.

Les idées économiques de Boisguilbert, Vincent de Gournay et Turgot constituent des arguments à l'encontre de l'économie administrée et en faveur de la suppression de tout ordre, privilège ou corporation hérités de l'organisation médiévale. La libéralisation du marché implique une régulation par une égalité devant une loi stable. L'argument de la sécurité juridique est fondamental dans la pensée des économistes.

L'Antiquité et le Moyen Age formulent déjà les idées de libre marché, d'établissement et de régulation spontanés des prix, de non-intervention de l'Etat en matière économique et bien que l'Ecole de Salamanque accentue ses idées, l'on peut dire que c'est dans la seconde moitié du XVII siècle qu'apparaît avec Boisguilbert une doctrine économique qualifiable de " libérale ".

Pierre de Boisguilbert (1714- ) fréquente les Petites écoles de Port-Royal où il subit l'influence du jansénisme, en particulier celui de Pierre Nicole et du juriste Jean Domat. Il devient magistrat. Bouleversé par la détresse économique et sociale du royaume lors de la seconde partie du règne de Louis XIV, il en parvient cependant pas à persuader les contrôleurs financiers de réformer la France et notamment la fiscalité.

Le marché comme lien social - Les prémisses de départ de la pensée de Boisguilbert s'articule autour de la condition de l'homme après la Chute¤ : après la Chute, l'homme est condamné au travail, obligé de coexister avec autrui ; son amour-propre est confronté à celui d'autrui en une lutte pour la vie. Avec son postulat de départ, Boisguilbert débouche sur des conceptions proprement libérales et démontre que le marché qui met en relation horizontale les producteurs et les consommateurs est par lui-même un lien social.

¤ la Chute : Conséquence de la chute : Adam ayant désobéi (péché originel), il faut renouveler l’alliance entre Dieu et l’homme par un contrat formel, puis une série de contrats successifs, l’homme ayant continué à pêcher. L’idée est reprise par les calvinistes anglais. Les Superior Powers de Goodman citent le covenant de Moïse que l’auteur dit être toujours un modèle valable pour fixer " ce que Dieu demande à son peuple et ce que son peuple lui a promis ". Tout citoyen individuel en tant que tel est signataire du covenant, est personnellement responsable du respect des lois de Dieu par la communauté où il vit.

Le concept clé est celui de l'intérêt personnel. Tous les hommes sont poussés par leur amour-propre à une attitude maximum : " Chacun songe à se procurer son intérêt personnel au plus haut degré et avec le plus de facilité qu'il lui est possible " or en raison de l'existence d'un système de communication, cette recherche génère un équilibre : " Il faut que toutes choses et toutes les denrées soient continuellement dans un équilibre, et conservent un prix de proportion par rapport entre elles et aux frais qu'il a fallu faire pour les établir ". ce prix de proportion est celui qui engendre entre les particuliers une " utilité réciproque " ou " profit partagé ". mais cela suppose une condition tacite : la totale liberté des échanges afin que corresponde l'égalité de l'offre et de la demande.

Aussi " Il n'est pas question (pour le pouvoir politique) d'agir, il est nécessaire seulement de cesser d'agir avec une très grande violence que l'on fait à la nature, qui tend toujours à la liberté et à la perfection ".Cette pensée correspond à ce que nous appelons aujourd'hui le " laissez faire, laissez passer ".

La proportion ou harmonie créée entre les intérêts est un lien social, le seul lien qui puisse rendre solidaire la France. Ce n'est, par conséquent, pas l'Etat qui crée le lien social mais le marché, le rôle de l'Etat étant seulement de veiller au respect des règles de la concurrence afin de " procurer de la protection et empêcher la violence ". Les entraves à la concurrence constitueront des désordres.

Le rentier qui thésaurise au lieu de remettre en circulation son argent, ignorant que la monnaie n'est qu'un médiateur d'échanges, constitue un désordre - le rentier thésaurise pensant que l'argent qu'il conserve possède une certaine valeur alors que les physiocrates considèrent que la monnaie n'est pas une valeur en soi mais devient une valeur lorsqu'elle permet d'acquérir un bien selon la valeur que ce bien a pour l'acquéreur.

Le libre commerce des grains - Le marché agricole est le premier marché dans la consommation et il détermine pour l'essentiel les revenus de la classe oisive. Boisguilbert démontre que tout dépend de l'environnement réglementaire car une simple rumeur de pénurie des grains suffit à provoquer une crise : les acheteurs prévoyant une hausse des prix cherchent à constituer des stocks, les vendeurs qui attendent de pouvoir vendre plus cher ne fournissent plus les marchés en quantité suffisante, les prix sont alors multipliés. Inversement, en cas de bonne récolte, le même mécanisme d'anticipation provoque un effondrement des prix et la ruine des cultivateurs. En revanche, en situation de libre commerce les fluctuations naturelles ne provoquent pas les mêmes cycles car s'il existe une rumeur de mauvaise récolte en un lieu, les acheteurs savent pouvoir se fournir ailleurs et les vendeurs dissuadés de constituer des stocks spéculatifs.Les fluctuations agricoles se répercutent sur l'ensemble de l'économie car à la baisse des revenus d'origine agricole, le rentier réagit en dépensant moins et en thésaurisant. Restreignant ainsi ses dépenses en commençant par les moins nécessaires, il contribue à faire régresser quantitativement et à rendre plus frustre qualitativement l'activité économique, les métiers nouveaux créés par la croissance tendent à disparaître. Les artisans ne veulent pas baisser les prix, les salariés ne veulent pas être moins payés et la crise se précipite ruinant tout le monde.

Vincent de Gournay est un des principaux membres du groupe des économistes est le créateur des termes physiocratie et physiocrates. Il est l'auteur de la célèbre phrase : " Laissez faire, laissez passer " emblématique du libéralisme économique.

Jacques Claude Marie Vincent (1712-1759), prend le nom de Vincent de Gournay en acquérant une terre portant ce nom. Il est originaire de Saint-Malo et appartient à une famille de riches armateurs. Il prend part aux affaires familiales en Espagne et acquiert un culte économique en lisant Locke, Joshua Gee, Josiah Tucker... il entre au service de Maurepas, alors ministre de la Marine, fait venir des métaux précieux d'Amérique latine (1744), est chargé de diverses missions à l'étranger puis devient l'intendant du Commerce (1751). Autour de lui, il rassemble de jeunes administrateurs tels Turgot, Trudaine de Montigny, Malesherbes, Véron de Forbonnais, Plumard de Dangeul qu'il convainc des méfaits du colbertisme et de l'interventionnisme étatique.

" Si l'homme n'est pas capable, il sera écarté tout naturellement, par la concurrence, d'un travail qu'il ne peut faire " ; " Les sommes employées à les soutenir malgré le cours naturel du commerce sont un impôt mis sur la nation en pure perte ".

La liberté économique pourvoit à tout besoin de l'homme. L'Etat doit uniquement assurer l'ordre public, à l'intérieur comme à l'extérieur, et agencer les outils d'un système qui fonctionne spontanément, ce qui génère spontanément un véritable progrès social - parmi ces outils, l'on trouve l'administration... la monnaie car la thésaurisation nuit à la demande.

François Quesnay (1694-1774), médecin, s'intéresse aux questions sociales. Il bénéficie de la protection de Me de Pompadour qui l'aide à gagner la confiance du roi. Il rédige pour l'Encyclopédie divers articles : Fermiers ; Grains ; Impôts ; Hommes, constituant un système réunit dans le Tableau économique (1758).

Quesnay reconnut et fit voir que l'agriculture, la pêche et l'exploitation des mines et des carrières, étaient les seules sources des richesses, et que les travaux du commerce et de l'industrie ne consistaient qu'en services, transports, en fabrications, qui ne donnent que des formes nouvelles à des matières premières et la consommation des subsistances préexistantes ; que le salaire n'était que le remboursement nécessaire de leurs frais, l'intérêt des avances qu'ils exigent, l'indemnité des risques qu'ils entraînent, et que le tout n'offrait que des échanges de richesses contre d'autres richesses de valeur égale... ".

Le Tableau économique (1758) illustre la doctrine de la physiocratie ; il s'agit d'un véritable modèle de reproduction économique analysant la circulation des revenus dans une société divisée en trois classes : agriculteurs, propriétaires et les autres caractérisés comme classe stérile. L'agriculture est considérée unique activité productive de laquelle dépendent les autres ; aussi faut-il favoriser un développement économique basé sur une agriculture capitalisée et technique. Pour se faire, il propose une politique d'économie libérale : liberté des prix et du marché, liberté d'entreprise et de cultures, liberté de circulation et de commerce, réduction des douanes... simplification du système fiscal.

Quesnay émet l'idée que la raison éclairée, capable de se débarrasser des préjugés, peut connaître l'ordre naturel qui veut que l'homme soit propriétaire. L'Etat a par conséquent pour mission de protéger la propriété et de faire respecter l'ordre naturel.

" Que la propriété des biens-fonds et les richesse mobilières soit assurée à ceux qui en sont les possesseurs légitimes ; car la sûreté de la propriété est le fondement essentiel de l'ordre économique de la société ".

L'agriculture conduite par de riches cultivateurs est une profession très honnête et très lucrative, réservée à des hommes libres en état de faire les avances des frais considérables qu'exige la culture de la terre, et qui occupe les paysans et leur procure toujours un convenable et assuré ". Il détient un capital, est libre de ses choix tant techniques que commerciaux ; emploie des salariés. Sa situation dépend étroitement du marché. La valeur d'un bien manufacturé est égale à la somme de la valeur des matières premières et de celle des biens consommés par l'artisan qui le fabrique, la concurrence oblige l'artisan à offrir ses produits au prix qu'a coûté leur production, aussi il n'y a pas de produit net. Il n'y a produit net que dans l'agriculture, parce que la terre crée plus de valeur que son travail n'en dépense et que la demande de biens agricoles est toujours supérieure à l'offre, ce qui permet au prix de s'élever relativement au prix de production.

Quesnay détermine trois classes essentielles : la classe productive - fermiers et commerçants de première main car par eux les productions agricoles acquièrent leur valeur, la classe stérile - les artisans parce qu'ils ne font que transformer les richesses et la classe des propriétaires - propriétaires fonciers, clergé, gouvernement dont le rôle dans la circulation des richesses est moindre.

Quesnay propose un ensemble de réformes. Prévaut en économie une situation de désordre du fait des contraintes pesant sur l'agriculture, l'impossibilité d'obtenir des profits substantiels, la désertion des campagnes par les paysans pour le commerce où les capitaux de ce fait abondent. Il faut réformer pour que l'intérêt des agriculteurs soient de revenir à l'agriculture pour arriver à l'état d'abondance.

" Si les règles (l'impôt) étaient constamment et exactement observées, si le commerce des grains était libre, si la milice épargnait les enfants des fermiers, si les corvées étaient abolies, grand nombre de propriétaires taillables¤, réfugiés dans les villes sans occupation, retourneraient dans les campagnes faire valoir paisiblement leurs biens et participer aux profits de l'agriculture. C'est par ces habitants aisés qui quitteraient les villes avec succès, que la campagne se repeuplerait de cultivateurs en état de rétablir la culture des terres. (...) L'intérêt fait chercher les établissements honnêtes et lucratifs. Il n'y en a point où le gain soit plus certain et plus irréprochable que dans l'agriculture, si elle était protégée : ainsi elle serait bientôt rétablie par des hommes en état d'y porter les richesses qu'elle exige ", " Les fonds manquent dans les campagnes parce qu'on les a attirés dans les grandes villes. Le gouvernement, qui fait mouvoir les ressorts de la société, qui dispose de l'ordre général, peut trouver les expédients convenables et intéressants pour les faire retourner d'eux-mêmes à l'agriculture où ils seraient plus profitables aux particuliers, et beaucoup plus avantageux à l'Etat ". Il prône donc une intervention régulatrice qui agit au niveau des règles du jeu économique.

¤ taillable : impôt sur la taille

" Les maximes de gouvernement économique -

  • les travaux d'industrie ne multiplient pas les richesses (a départ de la production, objets produits consommables de suite : objets de première consommation)
  • les travaux d'industrie contribuent à la population et à l'accroissement des richesses ( l'offre de produits utiles ou futiles permet une meilleure vie, la population active s'accroît en raison d'une demande de personnel supérieure à celle existant au départ de la production et les richesses tant individuelles que collectives s'accroissent)
  • les travaux d'industrie qui occupe les hommes au préjudice de la culture des biens-fonds nuisent à la population et à l'accroissement des richesses (mais les travaux d'industrie monopolisent la population qui s'exilent vers les villes, délaissant les campagnes et engendrant une baisse de la production agricole nécessaire à l'alimentation de tous et à la richesse du pays)
  • les richesses des cultivateurs font naître les richesses de la culture (les cultivateurs qui s'enrichissent, investissent dans du matériel et produisent plus)
  • les travaux de l'industrie contribuent à l'augmentation des revenus des biens-fonds et les revenus des biens-fonds soutiennent les travaux d'industrie ( les technologies nouvelles, conséquences de l'investissement en terme de recherche, permet un accroissement de la productivité industrielle comme de la productivité agricole)
  • une nation qui a un commerce de denrées de son cru peut toujours entretenir du moins pour elle un grand commerce de marchandises de main d'oeuvre ( une nation qui produit pour satisfaire les besoins de sa population nécessite une main d'oeuvre croissante)
  • une nation qui a peu de commerce de denrées de son cru et qui est réduite pour subsister à un commerce d'industrie est dans un état précaire et incertain (une nation qui ne s'autoalimente pas doit avoir un commerce de produits manufacturés importants pour exporter : donc précarité)
  • un grand commerce intérieur de marchandises de main d'œuvre ne peut subsister que par les revenus des biens-fonds (les revenus du sol, à savoir l'agriculture est fondamentale au pays: autosubsistance, emploi de main d'oeuvre)
  • une nation qui a un grand territoire et qui fait baisser le prix des denrées de son cru pour favoriser la fabrication des ouvrages de main d'œuvre se détruit de toutes parts (car il fait baisser les prix, donc baisse des salaires, baisse du pouvoir achat, baisse des achats)
  • les avantages du commerce extérieur ne consistent pas dans l'accroissement des richesses pécuniaires (le commerce extérieur contribue par contre à la recherche pour améliorer la productivité)
  • on ne peut connaître par l'état de la balance du commerce entre diverses nations, l'avantage du commerce et l'état des richesses de chaque nation (le commerce extérieur n'est pas le seul critère afin de déterminer la richesse d'une nation)
  • c'est par le commerce intérieur et par le commerce extérieur et surtout par l'état du commerce intérieur qu'on peut juger de la richesse d'une nation (la satisfaction des besoins de la population prime par l'existence de la consommation intérieure car il faut d'abord donner à manger au peuple)
  • une nation ne doit point envier le commerce de ses voisins quand elle tire de son sol, des hommes et de sa navigation, le meilleur produit possible
  • dans le commerce réciproque, les nations qui vendent les marchandises les plus nécessaires ou les plus utiles ont l'avantage sur celles qui vendent les marchandises de luxe ".

    Le rôle des physiocrates dans la pensée libérale en France est fondamentale. Les physiocrates préparent de facto la prise de conscience par les élites françaises des structures et modes de fonctionnement de l'économie moderne. Leur influence est capitale et très importante des années 1750-1770 jusqu'à la Révolution et explique certaines mesures libérales prises par l'Assemblée constituante.

    Turgot est l'un des grands économistes théoriciens du siècle des Lumières. Premier ministre de Louis XIV pendant deux ans, il applique un programme d'essence libérale méditée au long d'une vie consacrée à l'étude.

    Anne Robert Jacques Turgot, baron de Laune, appelé Turgot (1727-1781) est un homme politique et un économiste français. Il nait dans une famille de petite noblesse, il est l'un des fils du prévôt des marchands de Paris. Il est destiné à entrer dans les ordres. Il fait des études brillantes au séminaire de Saint-Sulpice puis à la Sorbonne (1749). Il renonce et devient magistrat. Il fait partie des administrateurs qui entourent l'intendant du Commerce, Vincent de Gournay.

    En 1761, Turgot est nommé Intendant du Limousin, une des généralités les plus pauvres du pays. Profondément marqué par les théories de Gournay et tout en continuant ses recherches afin de développer sa théorie économique, il y accomplit une œuvre administrative considérables - cadastre, réformes fiscales... suppression des corvées, développement de l'agriculture et de l'industrie.

    Il est nommé ministre de Maurepas, ministre de la Marine (1774) puis contrôleur général un mois plus tard. Il soumet au roi une déclaration de principes : pas de banqueroute, pas d'augmentation de la taxation et pas d'emprunt. Ses mesures réduisent le déficit et améliorent le crédit national, aussi peut-il négocier un prêt à 4% avec les banquiers mais le déficit encore considérable empêche la mise en place du remplacement des impôts indirects par une taxe sur l'immobilier.

    Il veut établir le libre-échange des grains mais son décret du 13 septembre 1774 rencontre une forte opposition dans le Conseil même du roi. La médiocre récolte induit la hausse du prix du pain jusqu'en 1775. La " guerre des farines " est considérée comme le signe avant-coureur de la Révolution ; Turgot fait preuve de fermeté dans la répression des émeutes.

    En janvier 1776, il présente six décrets - dont l'un interdit à Paris le libre-échange des grains ; deux autres modifient l'imposition du bétail et du suif ; des autres abolissent les corvées et suppriment les jurandes¤ et maîtrises : il obtient leur enregistrement en lit de justice le 12 mars mais il subit les attaques de ses détracteurs. Son impopularité s'accroît de jour en jour et son opposition à la convocation des Etats généraux, préconisé par Malesherbes en mai 1775, le rend encore plus impopulaire. Un complot s'organise contre lui et le 12 mai, il lui est ordonné de donner sa démission. Il consacre le reste de son existence à l'étude.

    ¤ jurande : métier juré, corporation de métier

    Citations -

    " La liberté de nuire n'a jamais existé devant la conscience. La loi doit l'interdire, parce que la conscience ne la permet pas. La liberté d'agir sans nuire ne peut, au contraire, être restreinte que par des lois tyranniques... " ; " La liberté générale d'acheter et de vendre est donc le seul moyen d'assurer, d'un côté, au vendeur, un prix capable d'encourager la production; de l'autre, au consommateur, la meilleure marchandise au plus bas prix. Ce n'est pas que, dans des cas particulier, il ne puisse y avoir un marchand fripon et un consommateur dupe ; mais le consommateur trompé s'instruira et cessera de s'adresser au marchand fripon; celui-ci sera discrédité et puni par là de sa fraude... " ; " Avec le principe sacré de la liberté du commerce, tous les intérêts du commerce disparaissent. Les prétendus intérêts de posséder plus ou moins de territoire s'évanouissent, par le principe que le territoire n'appartient point aux nations, mais aux individus propriétaires des terres; que la question de savoir si tel canton, tel village doit appartenir à telle province, à tel Etat, ne doit point être décidée par le prétendu intérêt de cette province ou de cet Etat... ".

    Si Turgot adhère aux idées de Boisguilbert, de Vincent de Gournay et des Physiocrates qu'il réforme légèrement, il sera novateur sur trois points fondamentaux de la théorie économique : la théorie du capital, la théorie de la valeur et la théorie de l'intérêt. Il faut noter que Turgot milite pour la liberté économique parce qu'il a en vue l'intérêt général et l'enrichissement de la nation.

    La théorie du capital -

    Turgot généralise les idées physiocratiques jusqu'à opérer une mutation conceptuelle. Alors que les Physiocrates parlent des avances faites chaque année par la classe des propriétaires et montrent que ces avances seules rendent possible le fonctionnement du système économique, Turgot construit le concept plus abstrait et général de capital :

    " Il est faux que seule l'agriculture produise un revenu disponible, un produit net ; en fait, on peut s'enrichir dans l'industrie, dans le prêt d'argent, etc. Ce qu'on accumule alors, c'est une réserve de valeur, un " capital ", qui peut ensuite s'investir dans la terre, ou dans de nouveaux équipements industriels, ou être prêté contre intérêt. La terre n'est donc pas la seule forme de capital ".

    Le concept de capital permet de mieux appréhender la circulation de l'argent et le principe même d'une économie de marché : la rente du propriétaire foncier, le profit du capitalisme industriel, l'intérêt du prêteur ne sont que des formes différenciées du revenu du capital. Or si la liberté économique existe, ces formes peuvent se convertir l'une dans l'autre afin d'aller dans le sens d'une augmentation de la richesse générale. Les capitaux s'accumulent, favorisant les investissement et faisant baisser le loyer de l'argent.

    Les investissements sont productifs parce que il est possible en immobilisant un capital de mettre en œuvre des techniques plus efficaces. Turgot considère qu'il existe dans l'agriculture et l'industrie françaises des réserves de productivité qui seraient réveillées par ces capitaux investis.

    La théorie de la valeur -

    Turgot anticipe les idées d'Adam Smith et des économiques classiques. Par la théorie de la valeur, il anticipe les néo-classiques. Alors que de Smith à Marx s'impose la théorie de la valeur-travail, Turgot développe une théorie subjective de la valeur. Il prend l'homme isolé en référence. L'homme choisit entre différentes utilisations des biens mais aussi entre une consommation immédiate et une accumulation pour des besoins à venir.

    De facto," Commercer, c'est échanger, c'est donner ce qu'on a pour ce qu'on n'a pas. La propriété, d'une part, le désir, de l'autre, voilà les deux éléments du commerce (...). La propriété de part et d'autre est la base de l'échange ; sans elle, il ne peut y en avoir ; le désir de part et d'autre est le motif de l'échange, et c'est de la comparaison des désirs réciproques que naît l'évaluation ou l'appréciation des choses échangées, car le prix d'une chose, le motif qui engage le possesseur à s'en défaire (...) ne peut être qu'un avantage équivalent ; et il ne juge que cet avantage est équivalent que par le désir qu'il peut en avoir ".

    Le prix se détermine par conséquence en fonction de l'offre et de la demande dont l'intensité dépend de l'utilité de la chose, qui à son tour dépend de la qualité intrinsèque de la chose, de sa rareté... de l'anticipation que l'on fait de la difficulté à se la procurer.

    L'échange réalisé, Turgot considère qu'il y a égalité de satisfaction. " Car, si elle n'était pas égale, l'un des deux désirerait moins l'échange et forcerait l'autre à se rapprocher de son prix par une offre plus forte ".

    De ce système offre/demande résulte le prix. Il faut un prix plancher pour pouvoir offrir durablement à un prix inférieur aux coûts de production, que Turgot définit comme le " prix fondamental ".

    La théorie de l'intérêt -

    Turgot contribue à formuler une solution générale et définitive à la problématique du prêt à intérêt - il ne faut pas oublier que le prêt à intérêt est traditionnellement condamné par l'Eglise.

    Turgot montre que l'intérêt est seulement une des formes des revenus du capital. Le crédit sert la production, la transaction est effectuée de manière libre et conformément à l'intérêt des deux parties. Turgot fait preuve d'abstraction car lorsque l'homme emprunte, il n'emprunte pas uniquement une somme d'argent, mais une valeur, un flux d'utilité produisant un effet plus utile que le capital et l'intérêt à payer.

    Le programme du ministère Turgot -

    Pour Turgot il s'agit essentiellement de créer une économie de marché - pour cela, il faut abolir monopoles et privilèges, alléger la fiscalité sur les profits de l'entrepreneur, encourager les investissement en oeuvrant à la baisse des taux d'intérêts... de libérer le travail - pour cela il faut supprimer les jurandes et corporations, supprimer les corvées, gabelles et autres contraintes pesant sur la population active... libérer le commerce - pour cela, il faut à l'intérieur libéraliser le commerce des grains, encourager la concurrence et à l'extérieur, supprimer les privilèges exclusifs... limiter le rôle de l'Etat aux fonctions régaliennes - police, justice, défense mais en y ajoutant la fourniture de services publics essentiels types infrastructures routières, voies de navigation, moyens de transport et de communication, uniformisation des poids et mesures... rétablir les finances de l'Etat - par la suppression des impôts en nature comme la corvée et la diminution des impôts indirects, l'imposition des grands propriétaires oisifs... réformer - pour cela procéder à des réformes politiques afin d'aller vers un sens plus de démocratie : accorder la liberté de conscience et de culte, donner la citoyenneté aux minorités confessionnelles.

    Le but de cette politique tend vers le progrès social " On peut espérer parvenir par l'amélioration de la culture, par la suppression des abus dans la perception, et par une répartition plus équitable des impositions, à soulager sensiblement le peuple sans diminuer beaucoup les revenus publics ".

    Les réformes préconisées par Turgot vont se faire en deux phases : lors des trois premiers mois, la liberté du commerce des grains, le rappel des parlements, la transformation des fermes en régies ; puis lors d'une seconde phase, les six édits entérinés lors du Lit de Justice du 12 mars 1776. Mais il échoue vaincu par la coalition des intérêts et opinions hostiles et la faiblesse de Louis XVI.

    "Toute société qui n'est pas éclairé par des philosophes est trompée par des charlatans" Condorcet*

    * si aujourd'hui foisonnent à outrance les charlatans, c'est que l'on peut chercher le nombre de philosophes à l'aide d'une loupe

    * sources : www.anaxagora.net La tradition démocratique et libérale -

    L'agioteur et l'empileur


    L’Avare qui a perdu son trésor

     

    L’usage seulement fait la possession.

    Je demande à ces gens de qui la passion

    Est d’entasser toujours, mettre somme sur somme,

    Quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme.

    Diogène là-bas est aussi riche qu’eux,

    Et l’avare ici-haut comme lui vit en gueux.

    L’homme au trésor caché, qu’Esope nous propose,

    Servira d’exemple à la chose.

    Ce malheureux attendoit ;

    Pour jouir de son bien, une seconde vie ;

    Ne possédoit pas l’or, mais l’or le possédoit.

    Il avoit dans la terre une somme enfouie,

    Son cœur avec, n’ayant autre déduit

    Que d’y ruminer jour et nuit,

    Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.

    Qu’il allât ou qu’il vient, qu’il bût ou qu’il mangeât,

    On l’eût pris de bien court, à moins qu’il ne songeât

    A l’endroit où gisoit cette somme enterrée.

    Il y fit tant de tours qu’un fossoyeur le vit,

    Se douta du dépôt, l’enleva sans rien dire.

    Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.

    Voilà mon homme aux pleurs : il gémit, il soupire.

    La Fontaine

     

                                                                                               le  25 novembre 2008

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