Le droit à l'insurrection

 

Le droit à l'insurrection est un droit revendiqué de se soulever contre l'autorité lorsqu'elle va à l'encontre de la volonté populaire ou les intérêts du peuple. 

Ce droit est celui en vertu duquel un peuple peut revendiquer sa liberté soit contre la tyrannie d'un despote, soit contre les privilèges d'une caste sans dénonciation préalable et par les armes - Prudhomme, Confessions T2 1849 p.295

Nos ancêtres ont vécu pendant des siècles dans la crainte obsédante de la disette. Assurer la subsistance du peuple est alors le premier devoir des gouvernants. Les administrateurs d’autrefois, les intendants, étaient des sortes d’agents de ravitaillement pour lesquels les questions économiques avaient peu de secret. Ceux d’aujourd’hui auraient dans ce domaine plus d’une leçon à apprendre de leurs devanciers. La France d’avant 1789 était le premier pays producteur de blé dans le monde. La production dépassait la consommation sur les trente-deux provinces qui composaient le royaume, dix produisaient beaucoup plus qu’elles n’en consommaient, dix autres se suffisaient à elles-mêmes et les douze dernières ne récoltaient pratiquement pas de céréales – Mémoires de Raymond Lebon (1789). Les provinces les mieux pourvues étaient celles du Nord, celles déficitaires ou « disetteuses » du Midi. La circulation était alors entravée de mille manières – douanes provinciales et péages qui en augmentaient les frais, chèreté du transport, variété infinie de mesures différentes de villes à villes, de marchés à marchés, de fiefs à fiefs. Chaque marchand avait sa mesure particulière. La morale de cette histoire est que le commerçant a toujours pratiqué le vol à la tire au détriment de celui qui crée le produit, le façonne, le rend accessible à la survie du peuple. Je pèse mes paroles et si quelques quidams sont outrés par mes propos grand bien leur fasse. La navigation intérieure restait dans les balbuciements de l’enfance. Les canaux étaient rares, les rivières n’étaient navigables qu’aux approches de la mer. C’est par voie de terre que la plus grande partie des grains est transportée. Au début du XVIIIe siècle, le réseau routier a été développé, mais les routes ordinairement pavées ne sont pas entretenues : pas assez de cantonniers. On les répare au moyen de la corvée, charge passablement lourde pour les paysans. Les chemins vicinaux pratiquement impraticables sont d’accès difficile. Dans ces conditions, le prix du transport devient très élevé. Lorsque la gestion d’un pays laisse à désirer, il ne faut pas s’étonner que les brasiers de la révolte s’enflamment. en attendant que le blé arrive, on a le temps d’avoir faim !…

Pour écarter le spectre de la famine, que fait le gouvernement ? Il encourage les défrichements par des exemptions d’impôts qui durent plusieurs années, préconise des plantations nouvelles dont celles de la pomme de terre ou de la luzerne ; protège les sociétés d’agriculture qui se fondent dans les villes principales à partir de 1760. Le progrès est lent. Elles ne regroupent que les très gros propriétaires qui ont assez de capitaux pour appliquer ses méthodes rationnelles. Le seigle est la base de la nourriture ; le pain blanc est un luxe. Malgré les efforts des intendants et des sociétés d’agriculture, la production à la veille de la Révolution n’a pu être suffisamment intensifiée pour écarter toutes sortes de disettes. Les procédés de jachère partout répandus laissent un bon tiers de terre arable improductive. On évalue à une douzaine de territoires, la partie culture du froment en 1789.

Le gouvernement qui n’a pas réussi à augmenter la production de façon appréciable n’a pas essayé de briser les entraves qui s’opposaient à la circulation. Le commerce n’est pas libre. Les laboureurs, meuniers, boulangers, officiers de justice ne peuvent être en même temps blatier – celui qui vend du blé dans les marchés, métier dangereux, doivent se munir au préalable d’une permission délivrée par les officiers de justice. Ils ont l’obligation de tenir un registre de leurs opérations, que la police a le droit de faire exhiber à chaque instant. Il est interdit de conclure entre eux des sociétés de crainte des accaparements, tenus d’approvisionner les marchés et il leur est interdit d’y acheter librement sinon à partir d’une certaine heure après que les boulangers et les habitants euent le temps de faire leurs emplètes. Pendant l’heure qui leur est réservée, les marchands sont l’objet de la suspicion et de la surveillance des autorités. Pendant les mois qui suivirent la fuite de Louis XVI à Varennes et qui précédèrent la déclaration de guerre de la Révolution à l’Europe, le problème du pain se pose avec une acuité croissante. Le prix de toutes les denrées alimentaires renchérit dans de forte proportion et la France fut aussi profondément troublée qu’elle avait pu l’être dans les premiers mois de 1789. Les émeutes provoquées par les substances prirent une ampleur nouvelle. Des régions entières se soulevèrent et prétendent remettre en vigueur la réglementation et la taxation de l’Ancien Régime.

Des milliers d’hommes armés firent échec aux lois existantes et forcent les autorités à se soumettre à leur volonté. Des collisions sanglantes éclatent par endroits. La crise fut-elle provoquée par la pénurie des denrées ? Delessard, ministre de l’Intérieur, déclare le 1er novembre 1791 dans un rapport à la Législative que la dernière récolte avait été abondante dans tout le Nord de la France, médiocre dans le Centre et de plus en plus insuffisante au fur et à mesure que l’on se rapprochait du Midi. Dès que cette situation avait été connue, une somme de douze millions fut mise à la disposition du ministre pour être distribuée à titre d’avance aux départements déficitaires. Il semble que si la circulation avait pu se faire normalement, la quantité de blé existante eût due faire face à tous les besoins. Si le renchérissement se produisit, si les troubles éclatèrent, la cause n’en fut pas simplement la rareté de la denrée. Ce qui le prouve mieux que toute autre considération, c’est que les émeutes furent ordinairement plus graves et plus générales dans les départements mêmes où le blé abondait, dans la Beauce et dans la Flandre, la Picardie et la Brie.

La baisse de l’assignat avait elle même des causes diverses. La Constituante avait commis la faute de n’émettre au début que de grosses coupures. Les plus petites étant de 200 livres (loi du 16 avril 1790), il y en eût ensuite de 50 livres (loi du 8 octobre 1791). Les petites coupures de 5 livres décrétées seulement le 6 mai 1791 ne furent distribuées qu’au mois de juillet suivant à Paris, à la fin de l’arrivée dans les départements. L’Assemblée avait hésité longtemps à créer des petites coupures pour des causes sérieuses. Les ouvriers étaient payés en écus et en billons. C’étaient leurs employeurs qui jusque-là subissaient la perte du change de l’assignat contre les espèces. Si l’on créait des coupures de 5 livres et au-dessous, il était à craindre que les écus disparussent et que les ouvriers, payés désormais en papier, ne supportent la perte qui jusque-là incombait aux patrons, car il y avait déjà pour chaque objet, pour chaque denrée, deux prix : un prix en espèce et un prix en assignat. Payer les ouvriers en assignats revenait à diminuer leurs salaires et c’est en effet ce qui se produisit. En attendant le manque de petite monnaie fut pendant de longs mois un sérieux embarras pour les industriels, les commerçants et les ouvriers. On échangeait les grosses coupures qu’en payant une prime de plus en plus forte, 7% dans les débuts puis 10, 15 et 20% contre les écus. Au moment de la fuite du roi, les assignats de 50 livres perdaient 12% dans les Basses-Alpes, 14% dans l’Aude, les autres départements de 20 à 25%, lorsque l’on pouvait négocier. Les assignats de plus de 5 livres firent prime à leur apparition. Ils s’échangeaient contre les gros à 7 ou 8% de bénéfices. Dans beaucoup de villes, les industriels étaient obligés, pour payer leurs ouvriers, de remplacer le paiement en espèce par les paiements en matière. Ils distribuaient en guise de salaire, du blé et des étoffes. A Besançon, en mai et avril 1792, la rareté de la petite monnaie et le discrédit du papier entraînent des troubles. Des ouvriers employés aux fortifications (nous étions à la veille de la guerre) se mirent en grève en exigeant leur paiement en argent monnayé. Ils menacèrent les boulangers de piller leurs boutiques. Le peuple n’admettait pas la différence de prix entre les deux monnaies. Il s’irritait contre les marchands et les malmenait.

De gros commerçants parisiens, les Monnerons, frappèrent de gros sous à leur marque. Leur exemple fut suivi par d’autres. On appelait ce billon, émis par des particuliers, des médailles de confiance. Des banques à leur tour eurent l’idée d’émettre des billets de confiance en petites coupures à leurs noms qu’elles échangeaient contre des assignats. Si l’on en croit Beaumetz (séance du 1er mai 1791), ce serait Bordeaux qui aurait donné le premier exemple d’une émission de billets de confiance. La Constituante régularisa ces émissions particulières par sa loi du 19 mai 1791 qui mit sous la protection des corps administratifs et des municipalités les établissements particuliers qui se chargeaient d’émettre des billets de confiance à échanger contre les assignats. Elle exempta du droit de timbre les billets de confiance inférieur à 25 livres. Une seule obligation fut imposée aux établissements émetteurs : faire une déclaration au greffe de la municipalité et déposer un cautionnement en assignats. Les émissions de billets de confiance se multiplièrent. Des administrations départementales, municipalités, sections parisiennes, prirent l’initiative de ces émissions. Mais ce furent les maisons de banque qui s’en chargèrent et modérèrent le nombre de leur papier.

Les banques émettrices gagnaient à cette opération de deux façons. Elles faisaient payer un courtage, une prime pour les changes des assignats contre les billets. Ensuite, au lieu d’immobiliser les assignats qu’elles recevaient en échange de leurs billets, elles profitaient de l’absence de contrôle pour les faire servir à des spéculations commerciales ou financières. Elles spéculaient sur le sucre, le café, le coton, la laine ou le blé. Le danger était, qu’en cas de non réussite, le billet de confiance perdant sa couverture ne pouvait plus être remboursé. La spéculation avait fait s’évanouir le gage. Un danger encore plus grave était que l’émission des billets de confiance doublant celle des assignats augmentait dans des proportions énormes la masse du papier en circulation et en facilitait l’agiotage.

« L’assignat, dit Jaurès, représentait les biens nationaux, le billet de confiance représentait l’assignat, si le billet de confiance et l’assignat circulait en même temps, il semble qu’il n’y avait plus de limite à l’émission de papier… la monnaie de la Révolution, qui n’a pas le gage de l’assignat, avait la solidité de la terre, devient maintenant, par le biais de confiance, une monnaie fluctuante livrée à tous les courants de la spéculation ».

La création des billets de confiance devait à elle seule faire baisser l’assignat puisqu’on échangeait les assignats contre les billets qu’à perte. Les achats de denrée, opérées en grand par les banques d’émission, comme la Caisse de secours de Paris eurent suspendues leurs paiements, ce krash qui s’éleva à plusieurs millions et d’autres analogues répandirent la panique dans le public. Le discrédit des billets de confiance rejaillit sur les assignats. De surcroît, des faussaires adroits jetaient dans la circulation de grandes quantités de faux assignats. Calonne (1734-1802) contrôleur général des Finances, en dirigeait une fabrique. La Constituante eut entre autres le tort de faire marcher de pair les ventes de biens nationaux avec le remboursement de la dette. Elle fut ainsi amenée à augmenter sans cesse la masse des assignats en circulation et à augmenter d’autant leur dépréciation. La circulation des assignats est passée de 980 millions le 17 mars 1791 à 1700 millions le 7 avril 1792. En un an, l’inflation fiduciaire avait presque doublé ; fatalement, par une loi mécanique, le prix des choses devait hausser dans la même proportion puisque le prix est en rapport direct avec la quantité des signes monétaires et tout cela avant que la guerre ne fut déclarée.

Si les assignats perdaient en France de 25 à 35% de moyenne, ils perdaient de 50 à 60% à l’étranger. La France de 1792 vendait beaucoup à l’étranger, elle ne lui achetait guère en grande quantité que du blé. La différence entre les achats et les ventes ne pouvait pas expliquer la baisse des changes, elle avait d’autres causes. L’Ancien Régime finissant avait contracté surtout pendant la guerre d’Amérique de gros emprunts à la Hollande, en Suisse et en Allemagne. Quand elle remboursa ses emprunts au début de la Révolution, on dût exporter de grandes quantités de numéraires et d’assignats ou d’autres valeurs. Ses brusques renchérissements firent affluer sur les marchés étrangers les papiers français qui en furent dépréciés. Pour payer le solde des troupes en numéraire, le Trésor achetait des espèces à l’étranger et ses achats répétés contribuaient encore à déprécier les assignats et à faire baisser le change en notre défaveur (discours de Montesquieu 17 mai 1791). En vain essaya-t-il de parer à la crise en frappant une énorme quantité de billons avec la fonte des cloches des églises désaffectées, en accélérant la frappe des écus et des monnaies d’argent divisionnaires. Les pièces d’argent disparurent parce qu’on avait intérêt à les fondre. Ce sont là les causes purement économiques et financières de la baisse des assignats et de la baisse des changes qui eurent pour résultat par répercution la hausse des prix des denrées à l’intérieur du territoire. Il y en eût d’autres qu’il serait imprudent de négliger. Celles-ci étant d’ordre politique.

La fuite de Louis XVI à Varennes et les menaces de guerre qui suivirent inspirèrent à beaucoup de gens en France et à l’étranger les doutes sur le succès de la Révolution. Les émigrés avaient emporté avec eux une certaine quantité d’assignats, écus, louis, pièces blanches et jusqu’aux menus billons hors des frontières de notre pays. Beaucoup restaient à l’intérieur et, s’ils ne circulaient plus, c’est que les détenteurs n’avaient pas confiance dans la monnaie de la Révolution et craignaient ou espéraient une restauration monarchique. Ils gardaient jalousement les assignats royaux et la monnaie du roi. Plus tard, les assignats royaux firent prime sur les assignats républicains. La France était profondément divisée. Ses divisions sont la raison dernière, la raison profonde, de la vie financière comme de la crise économique. Certains historiens, pour prouver que la masse des Français avait une confiance inébranlable dans le nouveau régime, citent le succès indéniable de la vente des biens du clergé, des biens nationaux de première origine comme le dit le système administratif. Les ventes furent rapides et trouvèrent acquéreurs à des prix souvent surévalués. Une des principales causes de ces achats était le désir très vif que beaucoup d’acquéreurs avait de trouver un placement pour leurs assignats, de s’en débarrasser au plus vite, en échangeant ce papier contre une propriété solide, contre la terre. L’acquéreur gagnait toute la différence entre la valeur nominale du papier révolutionnaire et sa valeur réelle. Il y eut et c’est un fait certain que des aristocrates notoires achetèrent des biens nationaux, des curés réfractaires, des nobles comme d’Elbet ou Bonchamps qui participeront à l’insurrection vendéenne. L’on compte dans la Vienne, cent-trente-quatre acquéreurs ecclésiastiques et cinquante-cinq acquéreurs nobles. Mais c’est surtout la bourgeoisie des villes qui acheta la plus grande partie des biens nationaux aux enchères. L’on dit aussi que l’assignat avait ranimé l’industrie. Les fabriques connurent pendant quelques mois une prospérité factice. Les détenteurs d’assignats s’en défairent en achetant des biens nationaux mais aussi en les troquant contre des marchandises qu’ils stockaient prévoyant la guerre et les besoins des populations.

Toujours et partout, à l’occasion des crises économiques, les révolutionnaires ont dénoncé les manœuvres des aristocrates. Il est certain qu’il y eut entente pour jeter le discrédit sur la monnaie révolutionnaire, pour accaparer les denrées et les espèces, en empêcher la circulation, ce qui créaient disette et renchérissement grandissant.

Printemps 1792 : les troubles alimentaires

Dès le mois de novembre, dans les régions les plus différentes, à Dunkerque, à Saint-Omer, Douai, Arras, Chaumont, Mâcon, Toulouse, Montélimar… Nantes, la foule s’attroupe autour des bateaux ou des voitures chargés de grains et en interdit le départ. Les chargements sont vendus sur place à un prix fixé par la foule.

A Chaumont, le 6 novembre 1791, un attroupement considérable arrête une vingtaine de voitures de blé, le procureur de la commune, le procureur général-syndic du département, toutes les autorités de la ville essaient de le dissiper sans succès. Les voitures sont déchargées, la Garde Nationale est requise de prendre les armes. Elle refuse et fait cause commune avec les émeutiers. Les brigades de gendarmerie sont impuissantes. Les troubles durent trois jours. La Garde Nationale de Langres approche, la Garde Nationale de Chaumont l’empêche de rentrer dans la ville. Le procureur général sous déguisement s’enfuit. Les émeutiers taxent les graines et se les distribuent.

Dans le toulousain, désordres dans les marchés en janvier 1792 ; Rieu, les 9 et 11 janvier ; à Portet et à Cugnaux le 22 janvier ; Bourgues-Saint-Bernard les 3 et 7 février, Mongeois le 8 mars ; Lalande et Grenade le 6 mars… Il a fallu faire marcher la Garde Nationale de Toulouse pour rétablir l’ordre.

En Flandre maritime et Artois, les révoltes sont plus graves. La récolte fut abondante et de grandes quantités de blé s’embarquaient par les canaux ou par Dunkerque à destination de Sète et de Marseille. Le peuple attribuait à cette exportation le renchérissement progressif du pain et résolut de la faire cesser. A Watten, près de Bergues, le 10 janvier, femmes et enfants s’attroupent autour des bateaux. L’attroupement grossit le lendemain et, le 13 février, les bateaux furent pillés. Les émeutes recommencèrent les 23, 24 et 25 janvier. La foule s’attroupe le 13 février pour délivrer les prisonniers arrêtés en décembre. Les désordres avaient déjà eu lieus le 29 décembre. Rochambeau commandant les troupes voulut disperser l’attroupement et n’y parvint pas. Bateaux et charrettes de blé sont pillés. Une potence pour effrayer les mutins de descendre fut brisée et changée en une pique surmonté du bonnet de la liberté.

Le 14 février, les troubles commencent à Dunkerque. Les maisons des dix plus gros marchands de grains du port sont saccagées de fond en comble. La municipalité proclame la loi martiale. Il y a un engagement sanglant : 14 tués, 60 blessés. L’émeute reprend de plus belle les jours suivants. Elle dure deux semaines. Dix-huit navires chargés dans le port et prêts à partir sont envahis et déchargés. Les troupes montrèrent une mollesse croissante et finalement refusent de marcher. Des attroupements de Noyon, moins sanglants, comme à Dunkerque, la toute puissance du mouvement. Le 6 février, un attroupement arrête près de la ville de Choisy-le-Bac sur l’Oise plusieurs bateaux chargés de grains. Les mariniers, n’ayant pas leurs lettres de voitures en règle, les autorités locales en prirent prétexte pour faire décharger les bateaux et porter leurs contenus dans les greniers d’Ourcamp. L’attroupement s’amplifie les jours suivants, on sonne le toscin à dix lieues à la ronde. Il y a bientôt 7, 10, 20, 30 milles paysans réunis et armés de fourches, de hallebardes, de fusils, de piques, marchand en bon ordre sous la conduite de leurs maires. Le roi dépêche le général Gouy d’Arey pour établir l’ordre, ancien constituant, qui ne put passer et rebroussa chemin devant les contingents de cent cinquante paroisses qui barraient tous les chemins.

La Législative à son tour envoie aux paysans quatre de ses membres, Romme, Jacob Dupont, La Bergerie, et Vaublanc pour parlementer avec eux et les décider à se disperser. Les paysans les informèrent qu’ils craignaient la famine et que, sous prétexte d’envoyer des grains dans d’autres départements, on ne les fit sortir du royaume pour les livrer aux émigrés et aux ennemis de la France. Ils réclamèrent une indemnité pour ceux d’entre eux qui avaient débarqué les grains et pour ceux qui avaient monté la garde autour de l’abbaye depuis plusieurs jours. Les députés ne purent obtenir la promesse de se disperser qu’en acquiesçant à leur demande. Ils firent voter un décret le 18 février qui leur donna satisfaction. Les divers frais de débarquement, transport, garde de grains arrêté près de Noyon, seraient constatés par les corps administratifs et avancés par le Trésor public aux ayants-droits. Les maires des communes révoltées taxèrent leur vacation à 5 livres par jour, les officiers municipaux 3 livres, les gardiens 2,10 livres et les porteurs 2 livres. Tout serait payé en grains qu’ils taxèrent à 15 livres le sac. Les troubles de Noyon avaient duré dix-huit jours.

La faiblesse que l’Assemblée avait montrée en cette circonstance encourage les prolétaires de la Beauce. Un vaste mouvement d’ensemble soulève toutes les campagnes depuis le Val de l’Eure jusqu’au Val de la Loire et jusqu’au val du Loing. Les premiers désordres commencent sur la lisière des forêts de Conches et de Breteuil où vit sur un pauvre sol une nombreuse population de bûcherons, d’ouvriers de forge dont nombre d’entre eux se livrent au braconnage. Le 27 février, bûcherons et cloutiers au nombre de quatre cents se rassemblent à la Nièvre-sur-Lyre puis se portent au marché de La Barre : « Ils avaient à leur tête quelques officiers municipaux et quelques juges de paix » - « Aussi, dit Jaurès, les gardes nationales villageoises formées en partie de paysans pauvres mettaient au service des revendications paysannes la force légale qu’elles avaient reçue de la Révolution ». L’attroupement marchant en ordre, tambour battant et drapeau déployé, grossit rapidement. Il se porte suivant les jours suivants au marché de Neubourg, de Breteuil, de Conches, où la municipalité et la Garde Nationale allèrent à sa rencontre. Les autorités de Conches taxèrent le blé et l’avoine et décident que cette taxe ne subirait pas de changement jusqu’à la récolte. Les billets de confiance auraient cours forcé. Depuis mars, plusieurs bandes se forment et opèrent partout avec le même ordre et ensemble impressionnants. A Verneuil, Breteuil, Rugles, les municipalités cèdent sans résistance. L’on ne se borne plus à taxer le grain mais aussi les œufs, le beurre, les objets manufacturés tels que les fers, bois, charbon. Le 3 mars, cinq milles hommes se présentent aux forges de Baudouin, le 6 mars ils sont huit milles aux forges de La Louche : « Ils ont forcé le régisseur, dit un procès-verbal du district d’Evreux, à signer un marché que la réflexion et une connaissance exacte du commerce des fers ont dicté ». Le procès verbal continuait en ces termes : « Certes, une multitude de gens grossiers et ignorants n’a pu concevoir l’idée d’un plan aussi bien combiné et d’une soi-disante police générale, une main invisible les guide. Après l’avoir disent-ils établi, ils doivent parcourir les campagnes, se faire représenter les baux de fermiers, faire réduction dans le prix et menacer ensuite les propriétaires de les piller. Ils veulent dégager le peuple du paiement de l’impôt. Partout, ils font entendre le cri de l’anarchie et de la guerre civile ».

La question du pain passait en effet de plus en plus au second plan et c’était toute la question sociale que les prolétaires des villes et des champs posaient tout d’un coup. Dans le Cahier de Doléances élaboré en 1789, les paysans de l’Ile de France avaient protesté contre l’accaparement des grandes fermes par les capitalistes. Ils demandaient leur division. S’il est vrai comme l’affirme le député Tardiveau dans son rapport du 15 mars 1792 que les grains étaient très bon marché et que le pain s’y vendait deux sous la livre, le renchérissement des substances n’était que le prétexte du mouvement. Les agitateurs ne se bornaient pas à réclamer la réduction des fermages, ils prétendent s’emparer des biens des émigrés qui à cette date n’étaient pas encore séquestrés. La guerre est imminente. Ils entendent les révolutionnaires dénoncer les émigrés comme des traitres. La tentation leur est venue de mettre la main sur les châteaux et les domaines des seigneurs qui sont allés à Coblentz ameuter les rois contre la France. Au mois de janvier 1792, les paysans de la Dordogne font une liste des émigrés de la contrée afin de piller leurs possessions dès la guerre déclarée. En avril, les commune de Nîmes et d’Alais brûlent une vingtaine de châteaux et les saccagent. Des troubles du même genre gagnent l’Orléanais et le Gâtinais. A Melun, dix milles hommes armés des cantons environnants entrent dans la ville. On fait déposer leurs armes aux habitants de la campagne qui y consentent à condition que les habitants de Melun déposent les leurs : ce qui fut accepté. Autre condition : que le blé ne fut vendu pas plus de vingt livres, ce qui fut accepté… C’est bien un mouvement de classe, inorganique encore et dispersé mais profond et rigoureux.

Fin mars, les bûcherons du Morvan s’ébranlent. ils réclament une augmentation de salaire motivée par la chèreté de la vie. Sur le refus des marchands de bois, ils arrêtent le flottage des bûches, barrent la rivière et pour légaliser leur action ils élisent un chef capitaine de flotteur. Ils invitent le juge de paix à signer procès-verbal de cette élection. Refus du juge… Ils entrent le 27 mars à Clamcy au nombre de plusieurs centaines. Les ouvriers de la ville font cause commune avec eux. La municipalité requière la Garde Nationale mais elle est aussitôt désarmée et insultée. Les bûcherons leur ôtent leurs chemises qu’ils portent en triomphe. Les émeutiers font ensuite chanter un Te Deum à leur gloire pour fêter leur victoire. Il fallut mobiliser la Garde Nationale de douze villes, appeler des troupes réglées et amener du canon. Ainsi, il fallut une telle manifestation de coercition pour que s’achève le caractère de cette lutte de classes du mouvement.

Les revendications des prolétaires menacent à la fois les industriels et les gros propriétaires ; partout, ceux-ci se liguent pour les faire échouer. Là où ils ont gardé une certaine influence sur leurs employés et fermiers, ils les mobilisent contre les taxateurs. C’est le combat du peuple contre le libéral. La bourgeoisie craint d’être à son tour pillée. Partout, dans l’Eure, Evreux et Conches, l’armée désarme les séditieux. A Etampes, le maire Simoneau riche tanneur fait proclamer la loi martiale, il s’avance vers les séditieux ceint de son écharpe tricolore et est tué de deux coups de fusil.

L’ampleur et la soudaineté du mouvement populaire déconcerte et effraie les chefs de la Révolution. Les journaux les plus populaires eux-mêmes, le Père Duchesne ou les Révolutions de Paris n’osent approuver le programme des « agitateurs ». Ils se bornent à plaider les circonstances atténuantes en faveur du peuple malheureux et égaré. Ils adjurent l’Assemblée et les autorités de n’employer les moyens de rigueur qu’à la dernière extrémité. La loi martiale est considérée comme odieuse depuis le Massacre de Nancy ordonné par Bouillé en septembre 1790, et le Massacre du Champ de Mars le 17 juillet 1791. Ils conseillaient de négocier et temporiser craignant par une répression violente de détacher le peuple de la Révolution et de le rejeter dans les bras des aristocrates.

Tout d’abord, l’Assemblée suivit leurs conseils. Elle apaise les troubles de Noyon en capitulant devant les émeutiers. Mais la longuanimité ne faisant qu’encourager la perturbation, elle conseille aux autorités départementales d’agir vigoureusement. Le meurtre de Simoneau fut suivi de nombreuses arrestations. Les Jacobins applaudirent la répression. L’Assemblée décrète une fête funèbre qui fut célébrée dans toute la France pour le martyr de la loi que devint le maire d’Etampes Simoneau. Elle eut pour but d’encourager la Garde Nationale à rétablir l’ordre et à faire courageusement son devoir contre les agitateurs.

Pas un instant, l’Assemblée ne songea à revenir à la réglementation et à la taxation de l’Ancien Régime.

Il faut noter que les troubles commencés en novembre 1791, devenus si graves en février et mars 1792, disparurent en avril et en mai. Quelle en est la cause ? Est-ce la vigueur de la répression ? à la fête de Simoneau ou de la Loi ? aux achats de blé à l’étranger ? aux mesures législatives qui se succèdent ? De facto, le renchérissement ne diminua pas et l’assignat ne se releva pas. La situation économique ne fut pas sensiblement modifiée. Le changement est la déclaration de guerre du 20 avril contre l’Autriche ; puis, beaucoup de pauvres diables s’enrôlèrent dans les batailles de volontaires.

La Révolution de 1789 fut une révolution bourgeoise, l’avènement du libéralisme en France, elle fut une révolution tronquée qui vit une nouvelle caste, la bourgeoisie, affublée des privilèges qu’elle ravit à la noblesse et, force à nous de constater, que l’inégalité règne encore deux cent vingt années plus tard.

Comme la Révolution de 1789, les mouvements qui survinrent aux XIXe et XXe siècles utilisèrent le peuple comme instrument afin d’accéder au pouvoir. Les troubles éclatèrent toujours à la faveur du renchérissement des produits de première nécessité, lorsque la crainte de la disette ou de la famine surgissait. Un parallèle avec les événements qui se produisent actuellement dans les pays arabes du pourtour méditerranéen est notable avec une spéculation qui revêt un caractère mondial.

                                                                                                              le 14 mars 2011

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