Les oubliés des droits de l'Homme

La France est au début de la Révolution le premier pays producteur de sucre au monde. Il provenait de ses colonies. La Martinique, Guadeloupe, Saint-Domingue surtout étaient couverts d’immenses plantations de cannes cultivées par les esclaves noirs. Les colonies hollandaises ou anglaises étaient loin d’approcher des nôtres pour le rendement. Toutes les colonies réunies dépendantes des puissances de l’Europe ne produisaient en sucre pas même la moitié de celles produites par nos colonies. Le sucre était raffiné à Bordeaux, Nantes et le Havre qui connurent une grande prospérité. La France ne consommait que la huitième partie du sucre qu’elle produisait ; le reste étant exporté. En France, le sucre étaient encore presque inconnu des gens de la campagne qui utilisaient toujours le miel comme au Moyen Age. La bourgeoisie des villes s’habituant de plus en plus au café en consommait des quantités croissantes, Paris, toujours en avance sur le reste du pays. Le peuple de Paris lui-même faisait du sucre et du café un usage particulier. Sébastien Mercier (1740-1814) écrivain français qui rédige Tableaux de Paris nous dit que les ménages ouvriers avaient pris l’habitude du déjeuner au café au lait, ceci confirmé et précisé par l’abbé de Salomon, internonce du Pape qui écrit le 23 janvier 1792 au cardinal de Zélada : « Cette denrée est devenue de première nécessité car il n’y a pas un cordonnier, un lavandière, une poissarde qui ne prenne chaque matin une grande écuelle de café au lait » - je précise que poissarde signifie marchande de poisson et non pas malchanceuse au loto !

En janvier 1792, le sucre subit en France une hausse brusque et rapide de 22 à 25 sous la livre, il passe en quelques jours à 1 écu, à savoir 3F alors qu’un ouvrier gagne quotidiennement 25 sous soit 1franc et 5 sous ; un sous égal cinq centimes. Le régime de liberté économique institué par la Constituante conformément aux doctrines des physiocrates fut mis à rude épreuve dès l’hiver 1791 à 1792 avant la déclaration de la guerre contre la coalition européenne, entendu qu’il provoqua la crise du sucre et la crise du pain que nous avons déjà abordée, la première limitée à Paris et la seconde sur tout le territoire. Nous voyons pour la première fois les éléments du Parti populaire, ceux qui formeront les Montagnards* réclamer une protection, le retour de la réglementation monarchique que la bourgeoisie révolutionnaire avait aboli en 1789. La législation libérale se maintint quelques temps mais avait perdu aux yeux du peuple sa vertu. Les Girondins* étaient coincés entre les intérêts de la bourgeoisie et la lutte politique qui leur était nécessaire contre les Feuillants, nom donné en 1792 aux modérés ou royalistes dont les élus siégeaient dans l’ancien couvent des Feuillants et la Cour.

*Rappel historique – la Montagne : groupe de députés de la Législative puis de la Convention ; révolutionnaires, membres des Jacobins ou des Cordeliers, partisans d’un régime centralisateur s’appuyant sur la Commune insurrectionnelle de Paris ; ils gouvernèrent du 2 juin 1793 (chute des Girondins) au 27 juin 1794. Danton, Marat, Robespierre en furent les principaux chefs. Parmi les autres membres, notons Sieyès, La Fayette, Barnave. La Gironde : groupe de députés sous la Révolution appelés les Girondins parce que certains étaient élus de la Gironde (Vergniaud, Guadet, Gensonné) ; on les nommait alors les Brissotins, leur leader étant Brissot. Parmi les autres membres : Roland, Condorcet, Petion de Villeneuve. Ils se réunissaient dans le salon de Me Roland et fréquentaient le club des Jacobins.

Quelques épiciers expliquèrent que les troubles de Saint-Domingue étaient dus au renchérissement. Une guerre civile fut déclenchée et mit au feu et à sang l’île du sucre pendant l’été 1791. Celle-ci aurait pu être évitée si la Constituante n’avait pas fait preuve d’illogisme, d’incohérence. La bourgeoisie révolutionnaire n’avait su choisir entre l’idéalisme de la Déclaration des droits de l’homme et ses intérêts de classe. Elle n’osa pas abordé la question de l’esclavage, de surcroît, elle n’avait pas accordé aux mulâtres et aux nègres affranchis, aux hommes libres de couleur dont nombre d’entre eux eux-mêmes propriétaires d’esclaves, les droits politiques que les Blancs réclamaient comme un privilège exclusif. Chasser des assemblées nationales, exclus du droit du suffrage, les hommes libres de couleur appelèrent les esclaves à la révolte. Ogé leur chef mulâtre fut vaincu et subit la roue. L’insurrection reprit plus intense et les nègres se livrèrent à un carnage, incendiant magasins et propriétés des planteurs blancs s’emparant de leurs maîtres mis à mort dans la torture.

Les négociants des ports, solidaires des planteurs, s’alarment et le 10 novembre 1791, une députation du commerce de Bordeaux demande à la Législative d’envoyer à Saint-Domingue les troupes depuis la France. Les Girondins, alors le Parti populaire, devaient leur élection à la bourgeoisie marchande. S’efforçant de rejeter la responsabilité des troubles sur les Feuillants, Barnave et ses amis, les accusant de l’exclusion du droit de cité des hommes libres de couleur ; ménageant une réconciliation entre tous les propriétaires des colonies sans distinction de couleur, ils demandèrent la restitution des droits politiques aux mulâtres, mais n’osèrent pas aborder la question de l’esclavage. Les choses en étaient là quand survint le renchérissement du sucre, celui-ci étant évidemment en rapport avec la guerre civile que subissait l’économie et que la crainte aussi que la récolte des plantations ne fut compromise put aussi contribuer à la hausse.

Les consommateurs parisiens eux voyaient qu’autour d’eux la marchandise ne manquait pas, bien au contraire ! L’abbé Fauchet affirmait à l’Assemblée que l’Eglise Sainte-Opportune ainsi que l’Eglise de Saint-Benoît regorgeaient de cette marchandise stockée dans un endroit inhabituel puisque ces églises désaffectées étaient devenues de simples entrepôts. Elles avaient été rachetées par les mêmes spéculateurs qui renchérissaient sur le prix du sucre et à l’accaparement de cette matière.

« Cette masse précieuse de citoyens (les indigents) dignes de votre sollicitude paternelle n’a-t-elle fait tant de sacrifice que pour voir sa substance dévorée par des traîtres ? Ne se serait-elle armée que pour protéger de vils accapareurs qui appellent la force publique pour défendre leur brigandage ? Qu’ils ne viennent pas nous dire que la dévastation de nos îles est la seule cause de la disette des denrées coloniales ! C’est leur agiotage insasiable qui renferme les trésors de l’abondance pour ne nous montrer que les magasins immenses et clandestins établis en cette ville dans les églises, les jeux de paume et autres lieux publics à Saint-Denis, au Pecq, à Saint-Germain et autres villes avoisinants la capitale. Etendez vos regards paternels jusqu’au Havre, Rouen et Orléans et vous acquérerez la certitude que nous avons tous au moins pour quatre années de provisions de toutes espèces ».

Ces affirmations ne furent pas contestées. Ce n’est pas la rareté de la marchandise qui produisit la crise de janvier 1792, celle-ci existait en abondance. Le journal de Brissot écrit en son numéro du 25 janvier : « En supposant que deux cents sucreries furent brûlées, ce qui est au-dessus de la vérité, ce ne serait pas un sixième dans le produit ordinaire de Saint-Domingue et observez que si les cases ont été brûlées, les cannes à sucre ne l’ont pas été ». La conclusion est que les troubles des colonies furent le prétexte de la spéculation qui aboutit au renchérissement subi et excessif.

Tous les propriétaires de ces magasins n’étaient pas, loin s’en faut, des aristocrates. Beaucoup avaient pris part à la Révolution du côté populaire. Dans le nombre, le provincial Dandré qui joue un rôle important aux Jacobins de 1790 à 1791 et qui n’avait commencé à se rapprocher de la cour qu’après la fuite de Varennes quand le mouvement républicain lui fit peur de la démocratie ; - un député de Paris à la Légilative, le banquier Boscary, dont l’associé Chol était membre des Jacobins ; - le banquier Laborde, ancien constituant, membre des Jacobins ; - le banquier Lecoulteux … Le peuple note qu’au lieu d’être exploité par les privilégiés d’autrefois, il l’était par une nouvelle aristocratie sortie de la Révolution elle-même. Il s’irrite des fortunes des nouveaux riches qu’il a contribué à édifier en prenant la Bastille. Il se demande tout simplement s’il n’a pas été dupé.

« Il y a un tas de jean-foutres, dit Hébert dans son n°14 du Père Duchesne, qui sont à la tête de l’opinion publique, qui ont l’air de servir les intérêts du peuple, qui le caressent d’une main et qui lui foutent des coups de l’autre, Mille noms d’un tonnerre ! Je ne pourrai jamais en tenir un et le traiter comme il le mérite. Ces bougres d’agioteurs s’imagninent-ils donc qu’ils seront les seuls impunis ? Comment ? On aura écraser la noblesse, les parlementaires, le clergé, et ces cœurs d’Arabes seraient épargnés ? Qu’ils tremblent, les monstres ! Un jour viendra que la fureur du peuple, montée à son comble, leur fera sentir les effets d’un terrible, mais juste châtiment. Comment le cœur ne se soulèverait-il pas quand on considère ces magnifiques hôtels qu’ils ont cimentés avec les larmes des malheureux ? Les bougres de mâtins ont eu l’air de se mettre à la tête de la Révolution disant que c’est la liberté qu’ils défendaient, tandis que c’était leur or ».

On lit dans le n°83 :

« J’espérais, foutre, qu’après l’abolition des droits d’entrée, je pourrai tous les jours me foutre sur la conscience quelques bouteilles de plus, mais point, foutre ; au lieu de diminuer et d’être de meilleure qualité, il est aussi cher que par le passé et il nous empoisonne de même. J’avais cru aussi qu’on nous diminuerait les autres denrées, mais l’épicier d’André et ses confères sont toujours résolus à nous faire payer le poivre au même prix. Et ils faisaient payer le sucre trois fois plus ! ».

Le journal d’Hébert ne fut pas le seul à surexciter le peuple contre les accapareurs. Le grand journal Les Révolutions de Paris de l’imprimeur Prudhomme mena une campagne parallèle à la sienne. Elles dénoncèrent, nommèrent les principaux accapareurs. Dandré, qui faisait de grands amas de sucre « avec l’or de la liste civile », en compagnie de Sinot et Charlemagne ; les Leleu et Cie « déjà trop connus » qui emmagasinaient le café et le sucre « dans les petites écuries du roi et chez un sieur Pologne tenant des voitures de deuil, rue Chapon-au-Maris, et aussi dans un autre dépôt, l’abbaye Saint-Germain ; le banquier Laborde qui avait fait un emprunt à 4% pour se procurer les fonds nécessaires ; le négociant Cabanis, rue du Cimetière Saint-Nicolas ; Gomard et les frères Duval, rue Saint-Martin, etc. ».

Les troubles commencèrent le vendredi 20 janvier et durèrent toute une semaine dans les faubourgs de Saint-Marceau et Saint-Denis. Les émeutiers se portèrent en masse chez les épiciers en gros, enfoncèrent les portes et les forcèrent à vendre leurs marchandises à 22 sous la livre, prix antérieur au renchérissement. Le feu fut mis à l’hôtel de la Force, incendie qui menaça tout le quartier. Celui-ci fut maîtrisé mais les troubles reprirent de plus bel au jour. Ils se propagèrent dans les rues du centre Saint-Martin, au cimetière de Saint-Nicolas, Chapon et Gravilliers. La garde nationale avait peine à se maintenir. Le peuple tentait de la désarmer et le commandant de bataillon fut pris au collet et grièvement insulté. Les troubles se prolongèrent le lundi 24 janvier à nouveau dans les faubourgs de Saint-Denis, Saint-Martin et Saint-Antoine. En plus du sucre, c’est le pain, la viande et le vin que l’on réclame à 8 sols alors qu’il en coûte 11. L’agitation dura cinq jours. La solution populaire consistait dans le retour pur et simple de la réglementation de l’Ancien Régime. La Législative reçut une demande de protection ; au lieu de se plaindre et d’implorer, un planteur nommé Joseph-François Delbé, menaçait et provoquait. Sa pétition était un véritable défi.

Ainsi, ce colonial avouait avoir du sucre en quantité et proclamait qu’il ne voulait pas le vendre pour aucun prix et qu’il spéculerait sur la hausse. Ce que le peuple appelait accaparement, il le considérait comme l’exercice légitime et normal du droit de propriété. Sa pétition provoqua de nombreux murmures et l’Assemblée remarqua qu’elle le désapprouvait en passant à l’ordre du jour. Un député du nom de Dorizy soupçonna que la lettre signée Delbé n’était qu’une manœuvre automatique destinée à jeter de l’huile sur le feu. A l’Assemblée nationale, il dit :

« Je demande que le député de l’Assemblée nationale qui connaît M. Delbé se lève et assure à l’Assemblée que ce citoyen existe. J’ajoute que j’interroge non seulement l’Assemblée, mais même les assistants à l’Assemblée nationale. Quand à moi, je nie son existence.

Joseph-François Delbé, ou ceux auxquels il sert de masque, pour se venger de l’insurrection de ses nègres à Saint-Domingue, veut condamner les Parisiens à avoir continuellement sous leurs yeux deux milliers de sucre et à s’en passer, mais que dirait-il, si le peuple, le prenant au mot, écrivait sur la porte de ses magasins, ainsi que sur celles des autres amas de comestibles, méchamment mis hors du commerce :

Salus populi suprema lex est : de par le peuple

Deux milliers de sucre à vendre à 30 sous la livre

Car il faut être de bon compte ; est-il juste qu’une population laborieuse et indigente de 660 000 âmes se prive d’un comestible quelconque, parce qu’il plaira à une douzaine d’individus vindicatifs ou rapaces de fermer leurs magasins ou de centupler leurs bénéfices ».

Les Révolutions de Paris s’appliquèrent à répondre en ces termes au prétendu Delbé :

« Et puisque ces propriétaires se mettent sans façon au-dessus des règles de l’honnêteté et des principes de l’humanité, peut-on avoir le courage de faire un crime au peuple de se placer un moment au-dessus des lois impuissantes de la société civile ? ».

Dans sa pétition du 23 janvier, la section des Gobelins s’était efforcée de justifier la vente obligatoire, sinon la taxation, au nom de la Déclaration des droits :

« Nous entendons ces vils accapareurs et leurs infâmes capitalistes nous objecter que la loi constitutionnelle de l’Etat établit la liberté du commerce. Peut-il exiger une loi destructive de la loi fondamentale qui dit, art. 4 de la Déclaration des Droits de l'Homme (26 octobre 1789) : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » et art. 6 : « La loi n’a droit de défendre que les actions nuisibles à autrui ». Or, nous vous le demandons, législateurs, nos représentants, n’est-ce pas nuire à autrui d’accaparer les denrées de première nécessité, pour ne les vendre qu’au poids de l’or ? ».

La crise du sucre n’était qu’un aspect particulier d’une crise plus vaste qui s’étendait à toutes les denrées sans exception. Le renchérissement général tenait à des causes profondes, politiques et financières à la fois. La baisse des changes témoignait du peu de confiance du commerce étranger pour la monnaie révolutionnaire. « Le discrédit de l’assignat au-dehors, comme l’a dit Jaurès, marquait et mesurait le discrédit de la Révolution elle-même dans l’esprit des peuples ». Pour mettre fin à la crise financière et relever à la fois l’assignat et les changes, les Girondins s’avisèrent de divers moyens mais surtout ils comptèrent pour y parvenir sur un remède : la guerre. La guerre de 1792 fut une guerre économique.

Pour finir avec cette révolte du sucre, l’on songea à demander au peuple français de se passer du sucre en argumentant que les Américains avaient préféré se passer de thé plutôt que de payer à l’Angleterre un droit injuste. Louvet, romancier, spirituel auteur de Faublas, se prononça sur la suppression du sucre et du café en rappelant le sacrifice des Américains. S’adressant aux dames : « Je sais bien que les privations dont je vais parler doivent retomber particulièrement sur nos compagnes ; mais je sais aussi qu’il n’y a point de privations auxquelles elles ne soient prêtes à se soumettre pour la considération de l’intérêt général ».

La cause essentielle de l'indépendance de l'Amérique fut le vote imposé par le Parlement anglais de la taxation du thé importé des Indes. Le colon américain refuse la taxation proprement dite et le fait que le vote émane du Parlement anglais qui ne le représentait pas.

La révolte du sucre de 1792 aboutit à l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue (4 février 1794) et à l’indépendance d’Haïti (1804) et : « O’ puissance de la rhétorique. Tous les membres du club jacobin dans la séance du 30 janvier se levèrent et jurèrent de s’abstenir du sucre. Manuel renchérit sur Louvet et réclame le sacrifice du café (les croissants au beurre n’existaient pas alors !). Nouveau transport, nouveau serment (les cœurs battent à l’unisson). Seul Collot-d’Herbois réclama une exception pour les intellectuels qui ne peuvent veiller le soir qu’à l’aide d’une tasse de café, ce qui fut accordé."Qui peut avec les plus rares talents et le plus excellent mérite, n'être point convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte et où tant de gens se trouvent pour le remplacer" - la Bruyère.

La crise du sucre était réglée, sans recensement, sans réquisition, sans vote forcé et sans cartes de rationnement. Entre le droit à l’existence et le droit à la propriété et du dogme de la liberté commerciale, le maire de Paris Petion et les Girondins n’eurent plus à faire un choix périlleux. La bourgeoisie sortait vainqueur de la joute qui l’opposait au peuple français. Une fois de plus… Et la guerre détourna la masse, la mobilisation de la chair à canon avait débutée.


                                                                         le 28 mars 2011    

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site