Que serions-nous si ces admirables penseurs n'avaient existé?

Je remercie ma compagne Valérie Ladegaillerie, Docteur ès Droit, de m’autoriser à utiliser ses sources documentaires et une partie de ses recherches concernant son ouvrage sur l’Histoire de la pensée politique de l’Antiquité - manuscrit sous protection juridique, citations autorisées par l'auteur avec mention de l'auteur, du titre, et de l'url du site : www.anaxagora.net

La question que je me pose : pourquoi chaque pays honore-t-il ses nationaux sans penser à certains hommes qui ont marqué la pensée universelle ? Hommes aujourd’hui complètement oubliés… à l’exemple du plus grand d’entre eux : Socrate.

Quelques penseurs L’approche de la pensée de certains auteurs est essentielle pour l’appréhension de l’évolution de l’histoire des idéologie : ainsi Hérodote qui permet la prise de conscience de la relativité du nomos ; Protagoras qui préfigure le positivisme juridique ; Gorgias qui s’intéresse au langage et est un des premiers inventeurs de la science du discours ; Démocrite qui, rationaliste, anticipe le cosmopolitisme d’Alexandre... ou Socrate qui vit et pense la société ouverte et conçoit l’évolution du progrès en un sens linéraire.

Hérodote permet la prise de conscience de la relativité du nomos.

¤ Hérodote d’Halicarnasse – Hérodote (484-425) fils de Lyxès, membre d’une famille modeste qui revendique une ascendance dorienne, est le premier grand historien et géographe grec. Cicéron le surnomme le père de l’Histoire et il est considéré comme l’un des premiers explorateurs. Il est aussi le premier prosateur dont l’œuvre nous parvient. Hérodote rédige Histoires ou Enquête (recherches, explorations), œuvre qui se compose de neuf livres chacun portant le nom d’une muse. Le découpage est le fait de Diodore de Sicile et de grammairiens alexandrins.

Plan – Prologue – les enlèvements survenus entre l'Asie Mineure et la Grèce : Io enlevée par les Phéniciens ; Europe et Médée par les Grecs ; Hélène par les Troyens , Livres I à IV : développements de l'Empire perse ; Livres V et VI : première guerre Médique ; Livres VII à IX : (Polymnie, Uranie et Calliope) deuxième guerre Médique

Son Enquête décrit la Grèce et les pays qui l’entourent, en allant vers les quatre points cardinaux par cercles concentriques. Pour les pays du premier cercle où il fait l’enquête personnellement, il rencontre des témoins directs des événements qu’il narre et son récit est rationnel et scientifique ; pour les pays les plus éloignés, il recueille les traditions qu’il admet sans esprit critique. De nombreux passages de ses écrits nous fournissent des renseignements sur l’évolution des idées politiques. Dans les passages sur l’Empire perse, Hérodote nous livre son meilleur gouvernement. Cette discussion est censée se tenir en 522. Cambyse roi de Perse qui a pris l’Egypte meurt (525). Un mage se fait passer pour son fils et usurpe le trône. Une conjuration de sept notables l’assassine et débattent afin de déterminer quel régime politique il convient d’établir en Perse. La véracité de ce passage importe peu dans la mesure où cette discussion relatée permet à Hérodote la formulation de la problématique. Otanès un des conjurés veut supprimer la monarchie discréditée par le règne de Cambyse :

« A mon avis, dit-il, le pouvoir ne doit plus appartenir à un seul homme parmi nous : ce régime n’est ni plaisant ni bon. Vous avez vu les excès où Cambyse s’est porté dans son fol orgueil, vous avez supporté l’orgueil du Mage aussi. Comment la monarchie serait-elle un gouvernement équilibré, quand elle permet à un homme d’agir à sa guise, sans avoir de compte à rendre ? Donnez le pouvoir à l’homme le plus vertueux qu’il soit, vous le verrez bientôt changer d’attitude. Sa fortune nouvelle engendre en lui un orgueil sans mesure, et l’envie est innée dans l’homme : avec ces deux vices, il n’y a plus en lui que perversité ; il commet follement des crimes sans nombre, saoul tantôt d’orgueil, tantôt d’envie. Un tyran, cependant, devrait ignorer l’envie, lui qui a tout, mais il est dans sa nature de prouver le contraire à ses concitoyens. Il éprouve une haine jalouse à voir vivre jour après jour les gens de bien. Seuls les pires coquins lui plaisent, il excelle à accueillir la calomnie. Suprême inconséquence : gardez quelque mesure dans vos louanges, il s’indigne de n’être pas flatté bassement ; flattez-le bassement, il s’en indigne encore comme d’une flagornerie. Mais le pire, je vais vous le dire : il renverse les coutumes ancestrales, il outrage les femmes, il fait mourir n’importe qui sans jugement. Au contraire, le régime populaire porte tout d’abord le plus beau nom qui soit : égalité. En second lieu, il ne commet aucun des excès dont le monarque se rend coupable : le sort distribue les charges, le magistrat rend compte de ses actes, toute décision y est portée devant le peuple. Donc voici mon opinion : renonçons à la monarchie et mettons le peuple au pouvoir, car seule doit compte la majorité ». « Tel fut l’avis d’Otanès. Mégabyse, lui, proposa d’instituer une oligarchie. « Quand Otanès propose d’abolir la tyrannie, déclara-t-il, je m’associe à ses paroles. Mais quand il vous presse de confier le pouvoir au peuple, il se trompe : ce n’est pas la meilleure solution. Il n’est rien de plus stupide et de plus insolent qu’une vaine multitude. Or, nous exposer, pour fuir l’insolence d’un tyran, à celle de la populace déchaînée, est une idée insoutenable. Le tyran, lui, sait ce qu’il fait, mais la foule n’en est même pas capable. Comment le pourrait-elle, puisqu’elle n’a jamais reçu d’instruction, jamais rien vu de beau par elle-même, et qu’elle se jette étourdiment dans les affaires en bousculant tout, comme un torrent, en pleine crue ? Qu’ils adoptent le régime populaire, ceux qui voudraient nuire à la Perse ! Pour nous, choisissons parmi les meilleurs citoyens un groupe de personnes à qui nous remettrons le pouvoir : nous serons de ce nombre, nous aussi, et il est normal d’attendre, des meilleurs citoyens, les décisions les meilleures ». « Tel fut l’avis de Mégabyse. Darius, en troisième lieu, donna le sien : « Pour moi, dit-il, ce que Mégabyse a dit du régime populaire est juste, mais sur l’oligarchie il se trompe. Trois formes de gouvernement s’offrent à nous. Supposons-les parfaites toutes les trois – démocratie, oligarchie, monarchie : je déclare que ce dernire régime l’emporte nettement sur les autres. Un seul homme est au pouvoir : s’il a toutes les vertus requises, on ne saurait trouver de régime meilleur. Un esprit de cette valeur saura veiller parfaitement aux intérêts de tous, et jamais le secret des projets contre l’ennemi ne sera mieux gardé. En régime oligarchique, quand plusieurs personnes mettent leur talent au service de l’Etat, on voit toujours surgir entre elles de violentes inimitiés : comme chacun veut mener le jeu et voir triompher son opinion, ils en arrivent à se haïr tous ; des haines naissent les dissensions, des dissensions les meurtres, et par les meurtres on en vient au maître unique – ce qui prouve bien la supériorité de ce régime-là. Donnez maintenant le pouvoir au peuple : ce régime ne pourra pas échapper à la corruption ; or la corruption dans la vie publique fait naître entre les méchants non plus des haines, mais des amitiés tout aussi violentes, car les profiteurs ont besoin de s’entendre. Ceci dure jusqu’au jour où quelqu’un se pose en défenseur du peuple et réprime ces agissements ; il y gagne l’admiration du peuple et, comme on l’admire, il se révèle bientôt chef unique ; et l’ascension de ce personnage prouve une fois de plus l’excellence du régime monarchique. D’ailleurs, pour tout dire en un mot, d’où nous est venue notre liberté ? A qui la devons-nous ? Est-ce au peuple, à une oligarchie, ou bien à un monarque ? Donc, puisque nous avons été libérés par un seul homme, mon avis est de nous en tenir à ce régime et, en outre, de ne pas abolir les coutumes de nos pères lorsqu’elles sont bonnes : nous n’y aurions aucun avantage » : « Voici les trois opinions qui furent émises ; les autres conjurés se rallièrent à la dernière ».

La monarchie est restaurée au profit de Darius. Otanès demande et obtient des exemptions pour lui et sa famille car « Je ne veux ni commander ni être commandé ». Cette formule constitue la première affirmation solennelle du principe de liberté ajouté au principe d’égalité.Ce texte se rapproche de l’Antigone de Sophocle où l’un des traits caractéristiques d’un Etat ordonné est le fait que le citoyen sache commander aussi bien qu’obéir. Dans Platon, on lit aussi qu’« un citoyen accompli produit d’une bonne éducation... est celui qui sait avec justice à la fois être chef et sujet ». Hérodote distingue par cette formule ni commander, ni obéir la liberté politique, à savoir celle de la participation au pouvoir et la liberté civile, celle d’être indépendant relativement au pouvoir. Le souhait d’Hérodote est le pouvoir de n’opprimer personne et de n’être opprimé par personne. Ce goût évident pour la liberté distingue des peuples barbares les Grecs et illustre une société où l’on a pour seul maître la loi. Hérodote rapporte un échange de propos entre Xerxès et Démarate, ancien roi de Sparte banni de son pays qui se joint à l’expédition perse de la seconde guerre Médique. « Démarate, lui dit-il, il me plait à présent de te poser certaines personnes. Tu es un Grec et, je le sais par toi et par les autres Grecs avec qui j’ai l’occasion de m’entretenir, ta patrie n’est ni la moins importante ni la plus faible des cités grecques. Alors, dis-moi ceci : les Grecs oseront-ils m’attendre les armes à la main ? ».Démarate demande à Xerxès s’il tient réellement à entendre la vérité. Il faut souligner que les Perses ne sont pas habitués à la vérité alors que les Grecs disposent depuis longtemps de l’iségoria – liberté de parole. Démarate donne son sentiment : « Rien ne fera jamais accepter (aux Lacédémoniens) tes conditions, parce qu’elles apportent l’esclavage à la Grèce ». « Mais, se moque Xerxès, s’ils doivent lutter un contre dix, un contre cent ? N’est-ce pas pure fanfaronnade de la part des Grecs ? Encore, s’ils avaient un maître qui les fasse marcher au combat sous la menace du fouet, mais ce n’est même pas le cas d’après ce que tu dis ! ». Démarate réplique qu’« Ils sont libres, certes, mais pas entièrement, car ils ont un maître tyrannique, la loi, qu’ils craignent bien plus encore que tes sujets ne te craignent : assurément ils exécutent tous ses ordres ; or ce maître leur donne toujours le même : il ne leur permet pas de reculer devant l’ennemi ». Xerxès rit de cette réponse et renvoie Démarate. Après les victoires de Salamine et de Platées, l’on constate que la Cité où la loi gouverne affirme sa supériorité militaire et s’affirme comme forme d’organisation politique. Puis Hérodote rapporte qu’un certain Maiandros, désigné par le tyran de Samos, Polycrate, pour lui succéder convoque tous les citoyens à l’assemblée après la mort du tyran et leur annonce sa décision d’abolir la tyrannie : « C’est à moi, vous le savez vous-même, qu’ont été confiés le sceptre et toute la puissance de Polycrate ; et, aujourd’hui, l’occasion s’offre à moi de régner sur vous. Mais, pour mon compte, j’éviterai autant que je le pourrai de faire moi-même ce que je reproche à autrui, car Polycrate n’avait pas mon approbation quand il régnait en despote sur les hommes qui étaient ses semblables, et nul autre ne l’a, s’il agit de même. Or donc, Polycrate a accompli sa destinée ; et moi, je mets le pouvoir – archè – au milieu – es meson – je proclame pour vous l’égalité devant la loi – isonomia ». Les normes du monde grec sont pour Hérodote le caractère public du pouvoir, l’égalité et la libertés des citoyens soumis à une loi anonyme alors que la tyrannie est une anamolie, survivance des temps anciens. Il atteste d’une différence entre physis et nomos. La loi constitue-t-elle un absolu ? L’enquête d’Hérodote lui montre que les coutumes et les lois sont relatives et ne présentent pas la fixité, l’intangibilité de la nature ; aussi initie-t-il la discussion sur la différence physis/nomos qui atteint son apogée dans la seconde moitié du Ve siècle avec Protagoras et les autres sophistes. De facto, Hérodote conclut « Que l’on propose à tous les hommes de choisir, entre les coutumes qui existent, celles qui sont les plus belles, chacun désignera celles de son pays ». L’esprit critique, voire révolutionnaire, s’éveille par cette prise de conscience décisive que les sophistes définissent en établissant une articulation physis/nomos à l’exemple du physicien Archélaos qui n’observe aucune trace du bien et du mal dans la nature et conclut que « Le juste et l’injuste ne sont pas par nature mais par convention ». Les sophistes s’emparent de la question et en font une analyse systématique. Si certains concluent à l’inexistence d’un modèle moral hors des opinions des hommes : le juste et l’injuste dérivent des connaissances ou des rapports de force, d’autres, comme Socrate, s’interrogent sur le fait de savoir s’il existe une référence incontestable du bien et du juste mais tous admettent que le monos doit s’affranchir de la tradition et de la sacralité.

Protagoras préfigure le positivisme juridique.

¤ Protagoras d’Abdère – Protagoras est né entre 490 et 480 et meurt vers 420. Il se rend à Athènes et devient l’ami intime de Périclès (450). Il va à Thurium en Grande-Grèce où il entre en contact avec Hérodote. Il revient à Athènes où il fréquente Socrate et Euripide puis en est chassé par un décret rendu contre lui pour impiété à l’instigation de Diopeithès (430). Œuvres : Traité des Dieux, Sur l’Etre, Contradictions, Réfutations, De la Vérité. Protagoras est expert à manipuler la dialectique. Le mythe de Protagoras qui apparaît dans Platon met l’accent sur la nécessité vitale pour les hommes assemblés de posséder l’art juridique, à savoir celui de vivre dans les Cités, art qui suppose le double sentiment du droit et de l’honneur. L’homme devient le sujet central de la philosophie. Il ne reste que de très rares fragments des écrits de Protagoras qui, selon Platon, développe sa pensée « Quelles que soient les choses qui apparaissent à chaque cité comme justes et bonnes, elles demeures justes et bonnes pour la cité tant qu’elle le décrète », ce qui donne tout pouvoir aux orateurs. Au vrai, « rien de cela n’est par nature et ne possède son être en propre ; mais simplement, ce qui semble au groupe devient vrai dès le moment où il semble tel et aussi longtemps qu’il semble tel ». L’Etat est source de la loi et de la morale ; aussi, est-il possible de la critiquer. Le positivisme juridique apparaît en germe. D’autres sophistes émettent des idées identiques à Protagoras : Hippias d’Elis, Phaléas de Chalcédoine… ou Gorgias de Léontinoï.

¤ Gorgias élève d’Empédocle et contemporain de Socrate, Gorgias (487-380) est célèbre et honoré en son temps. A côté de la faiblesse de la vérité, Gorgias pose la force du langage, son pouvoir sur les esprits par l’argumentation et sur les émotions par le rythme et les effets sonores. Œuvres – Sextus Empiricus, Hélène, Pour Palamède. Gorgias est un des premiers inventeurs de la science du discours. Aristote assure que Gorgias triomphe de la raison de ses adversaires par l’ironie et de leur ironie par la raison ; Platon le compare à Nestor et la Grèce lui érige à Delphes une statue. Gorgias réfléchit sur le langage et est le premier à se servir des antithèses. Dans le Traité du non-être, il explique l’existence de l’être et du non-être mais si l’être échappe au discours, inversement le discours échappe à l’être et peut se permette d’être autonome. Aussi, la science du discours peut-elle se libérer de la science des choses. Le discours est créateur, il n’y a pas de causes perdus, on peut toujours par le discours faire apparaître un point de vue qui change la situation. De facto, il paraît entrevoir la possibilité d’un progrès humain par le moyen de la culture, de la connaissance.

Un de ses rares textes parvenus à nous est l’Eloge d’Hélène où il s’agit d’innocenter Hélène, femme perdue de réputation auprès des Grecs car, alors qu’elle est femme de Ménélas, roi de Tyrinhe, elle suit Pâris chez les Troyens et provoque la guerre. Gorgias se fait son avocat et compose un plaidoyer fictif : elle cède à Pâris soit parce que les Destins, les dieux ou la Nécessité le décident ; soit parce qu’il l’enlève de force ; soi parce qu’elle est prisonnière du désir. Dans tous les cas à l’exception du dernier, elle est contrainte par une force extérieure qui seule doit être incriminée.

« Si c’est le discours qui l’a persuadée en abusant son âme, si c’est cela, il ne sera pas difficile de l’en défendre et de la laver de cette accusation.Voici comment : le discours est un tyran très puissant ; cet élément matériel d’une extrême petitesse et totalement invisible porte à leur plénitude les œuvres divines. Car la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter la joie, accroître la pitié… Nombreux sont ceux qui, sur nombre de sujets, ont convaincu et convainquent encore nombre de sens par la fiction d’un discours mensonger. Car si tous les hommes avaient en leur mémoire le déroulement de tout ce qui s’est passé, s’ils (connaissaient) tous les événements présents et, à l’avance, tous les événements futurs, le discours ne serait pas investi d’une telle puissance ; mais lorsque les gens n’ont pas la mémoire du passé, ni la vision du présent, ni la divination de l’avenir, il a toutes les facilités. C’est pourquoi, la plupart du temps, la plupart des gens confie leur âme au conseil de l’opinion. Mais l’opinion est incertaine et instable, et précipite ceux qui en font usage dans des fortunes incertaines et instables. Dès lors, quelle raison empêche qu’Hélène aussi soit tombée sous le charme d’un hymne, à un âge où elle quittait la jeunesse ? Ce serait comme si elle avait été enlevée et violentée… De même que certaines drogues évacuent certaines humeurs, et d’autres drogues, d’autres humeurs, que les unes font cesser la maladie, les autres la vie, de même il y a des discours qui affligent, d’autres qui enhardissent leurs auditeurs et d’autres qui, avec l’aide maligne de Persuasion, mettent l’âme dans la dépendance de leur drogue et de leur magie. Dès lors, si elle a été persuadée par le discours, il faut dire qu’elle n’a pas commis l’injustice, mais qu’elle a connu l’infortune ».

Certains évoquent une inspiration humaniste de Gorgias entendu que son raisonnement peut être assimilé aux discours des sociologiques et criminologues modernes relativisant la faute pénale par la référence aux déterminismes psychologiques et sociaux.

Socrate est selon Karl Popper le plus grand de cette génération de la seconde moitié du Ve siècle qui vit et pense la société ouverte. Jusqu’à Socrate, la philosophie est surtout une spéculation individuelle et l’occupation d’une élite intellectuelle, alors qu’avec lui, la vérité devient la grande affaire de la vie et le philosophe, un apôtre.

¤ SocrateSocrate (470-399), philosophe considéré comme le père de la philosophie occidentale et l’un des inventeurs de la philosophie morale. Son père, Sophronisque, est sculpteur ou tailleur de pierres et sa mère, Phénarète, sage-femme. L’on pense qu’il reçoit l’éducation classique que la loi athénienne oblige un père à donner à son fils : gymnastique, musique, grammaire… mais il semble s’intéresser à d’autres matières. Il commence à enseigner gratuitement dans la rue… les gymnases et les stades (435). Il parcourt les rues d’Athènes nus pieds, considérant avoir reçu d’Apollon la mission d’éduquer ses contemporains. Il sauve la vie d’Alcibiade lors de la bataille de Potidée (432). Deux ans plus tard, il est hoplite à Samos. Pendant la guerre du Péloponnèse, il sauve Xénophon à la bataille de Délion où les Athéniens sont vaincus par les Thébains (424). Vers 407, Platon devient son disciple. Socrate est président du Conseil des Cinq-Cents (406). Un de ses disciples, Euclide de Mégare, fonde la première école des Petits socratiques : le mégarisme (405). Sous la tyrannie des Trente, on lui interdit d’enseigner. Le procès de Socrate, décrit par Platon et Xénophon se déroule en 399 : l’on accuse Socrate de corruption de la jeunesse et de négation des dieux ancestraux. L’assemblée démocratique d’Athènes le condamne à mort. Mélétos et deux de ses amis accusent Socrate de ces deux crimes découpés en trois accusation : « ne pas reconnaître les dieux que reconnait la cité », introduire « des divinités nouvelles » et « corrompre les jeunes gens ». Après le vote de sa culpabilité, Socrate exprime sa surprise d’être condamné et propose qu’on lui offre un repas au Prytanée puis propose de payer 100 drachmes – soit 1/5e de ses biens, puis 3 000 drachmes. Ses accusateurs proposent la peine de mort. Le jury vote la peine de mort. Ses disciples l’encouragent à fuir mais il refuse. Il boit la cigüe et meurt. Socrate porte à controverse : selon Aristophane, Socrate est le plus dangereux des sophistes et ses juges le condamnent parce qu’il ne reconnait pas les dieux de la cité ; Grote, à l’opposé, le regarde comme une espèce de prophète et le proclame le plus illustre des sophistes. Aucune œuvre écrite de Socrate ne nous est parvenue et sa philosophie nous est transmise par l’intermédiaire de témoignages indirects, notamment ceux de son disciple Platon et de Xénophon. Xénophon nous apporte un témoignage éloquent de Socrate orateur. « Socrate, dit Xénophon, était toujours en public ; dès le matin, il se rendait aux promenades et aux gymnases ; à l’heure où l’agora se remplit de monde, il ne manquait pas d’y venir, et tout le reste du jour il était dans les endroits où il pensait devoir trouver l’assistance la plus nombreuse ; il parlait presque toujours, et qui voulait pouvait l’entendre ». Xénophon écrit les Mémorables, ouvrage composé de quatre livre dont le but est de venger Socrate des imputations formulées contre lui. Entre autres, il réfute :¤ L’allégation selon laquelle Socrate méprise les dieux de la cité et en introduit d’autres car son enseignement « est une preuve frappante du respect qu’il avait pour les dieux », de plus il ne s’occupe que des « choses humaines » que les dieux « nous ont permis de connaitre » et se borne à examiner « ce qui est pieux ou impie, ce qui est honnête ou honteux, ce qui est juste ou injuste, à savoir tout ce dont « la connaissance fait l’homme vertueux ».¤ L’allégation selon laquelle Socrate aurait corrompu la jeunesse car Socrate est « sobre dans tous les plaisirs… (et sait) se contenter de peu : comment, avec de telles mœurs, aurait-il perverti les autres ? Au contraire, il ne cherchait qu’à inspirer l’amour du bien et s’il ne se vantait pas comme tant d’autres d’enseigner la sagesse, donnait à tous ceux qui l’entouraient l’espoir de devenir, en l’imitant, aussi vertueux que lui… et il les formait au désintéressement… » ; de facto, Socrate enseigne la tempérance. Il démontre que Socrate prouve à Aristodème « l’existence des dieux auxquels il faut rendre le culte qui leur est dû, comment il enseigne et pratique la tempérance, comment il reproche à Aristippe sa vie trop molle, comment il montre les bienfaits de l’amitié, comment il engage un de ses amis à choisir un métier qui le garantisse contre la vieillesse, comment il expose au fils de Périclès les moyens de rentre à Athènes son ancienne grandeur, comment il montre l’importance des exercises gymnastiques… comment il recommande à ses disciples la frugalité ».L’apport de la pensée de Socrate est double : sa philosophie de la connaissance est délibérément basée sur la méthode critique ; il est le premier à faire de la morale un objet de science. Relativement à la philosophie de la connaissance, Socrate complète et corrige l’enseignement de Protagoras. Il montre que la vérité ne peut exister sans l’esprit critique et que le savoir ne doit jamais être arrêté. Il n’est pas sceptique mais est le premier à appréhender l’ouverture du savoir en évolution et à comprendre que la reconnaissance de ce fait permet une méthodologie de la science. Relisons l’Apologie de Socrate de Platon – rappellons que c’est Socrate qui parle : « Je suis attaché par le dieu au flanc d’un cheval puissant et de bonne race, mais auquel sa puissance même donne trop de lourdeur et qui a besoin d’être réveillé par une manière de taon. C’est justement en telle manière, moi, qui réveille chacun de vous individuellement, qui le stimule, qui lui fais des reproches, n’arrêtant pas un instant de le faire, m’installant partout et le jour entier. Ainsi donc, citoyens, il ne sera pas facile qu’il vous vienne un autre homme de cette sorte ; au contraire, si vous m’en croyez, vous m’épargnerez ! Il est donc fort possible cependant que… vous vous fassiez un jeu, écoutant l’avis d’Anytos, de me faire périr. Ensuite de quoi vous passeriez à dormir le reste de votre existence, à moins que le dieu ne vous envoie un second taon ». A l’instar de Gorgias, il pense l’évolution du progrès, d’un temps linéraire et non circulaire. Il n’applique pas personnellement la méthode scientifique et critique des sciences de la nature et affiche une défiance à l’égard de ces sciences dites spéculatives. Il faut, selon lui, les pratiquer pendant sa jeunesse pour former son esprit mais ensuite ne retenir que ce qui est susceptible de servir la vie pratique. Le vrai sujet d’étude est la morale et il est l’un des premiers à faire de celle-ci un objet de discussion critique et de science. Xénophon rapporte que le récit fait par Socrate de la rencontre par Hercule de la Vertu et de la Félicité-Mollesse. Chacune de ces deux femmes veut qu’Hercule la choisisse comme directrice de conscience. La Félicité-Mollesse promet le plaisir sans peine, la richesse obtenue au prix de l’injustice alors que la Vertu annonce des peines, exige la tempérance mais promet des récompenses sans nombre données dès cette vie : l’honneur, la bonne réputation, la fidélité des amis, la sécurité dans les diverses positions de la vie économique et sociale… le souvenir impérissable laissé sur terre après la mort. Socrate approuve cette morale positive non utilitariste. Socrate s’intéresse aux lois morales, universelles et permanentes, non écrites : ceux qui ne les observent pas échappent aux châtiments de la loi humaine mais sont châtiés car ils agissent contrairement à la nature des choses établie par les dieux. C’est une esquisse de la théorie du droit naturel : il est vrai que le nomos n’est pas intangible mais doit se rapprocher d’une norme transcendante qui est la loi naturelle. Il se distingue d’autres sophistes qui poussent la critique des valeurs, soit vers le nihilisme – position des Cyniques, soit vers l’artificialisme – on peut créer n’importe quelle valeur dès que l’on en possède la faculté. Sur les rôles respectifs de la nature et de l’artifice, sa position semble équilibrée entendu qu’il considère que physis et nomos sont inextricablement mêlés : (un jour on demande à Socrate) si le courage peut s’enseigner ou si c’est un don de la nature. « Je crois, dit-il, que, comme il y a des corps naturellement plus robustes que d’autres pour supporter les travaux, il y a de même des âmes naturellement plus fortes que d’autres pour affronter les dangers ; car je vois des gens élevés sous les mêmes lois et dans les mêmes mœurs différer beaucoup entre eux par l’audace. Seulement je crois qu’il n’est pas de nature qui, au point de vue du courage, ne puisse être améliorée par l’instruction et par l’exercice... Au reste, j’observe qu’en toutes choses il en est de même, que les hommes diffèrent naturellement les uns des autres et qu’ils se perfectionnent beaucoup par l’exercice. Il ressort de là que tous les hommes, les mieux doués comme les plus obtus, s’ils veulent se distinguer en quelque partie, doivent s’instruire et s’exercer ».Xénophon témoigne que « (Socrate) jugeait du bon naturel des gens à leur rapidité à apprendre les matières auxquelles ils s’appliquaient, d’après leur aptitude à retenir ce qu’ils avaient appris et d’après leur désir de connaître tout ce qui met en état de bien administrer une maison, en un mot de manier habilement les hommes ou les affaires humaines... Mais il ne traitait pas tout le monde de la même manière. A ceux qui se croyaient bien doués par la nature et qui méprisaient l’instruction, il remontrait que les natures qui paraissent être les meilleures sont ceux qui ont le plus besoin d’être cultivées. Il leur citait l’exemple des chevaux, dont les plus généreux, tout fougueux et violents qu’ils sont, deviennent, si on les dresse dès leur jeunesse, les plus maniables et les meilleurs, mais sont les plus rétifs et les pires, si on ne les a pas domptés... De même aussi parmi les hommes, les mieux doués, qui ont l’âme la mieux trempée et sont les plus actifs dans les entreprises, deviennent les meilleurs et les plus utiles, s’ils ont reçu de l’instruction et ont appris ce qu’ils doivent faire ; car ce sont eux qui font le plus de grandes actions ; mais, s’ils restent sans éducation ni instruction, ils deviennent les plus mauvais et les plus nuisibles. Incapables de discerner ce qu’il faut faire, ils se jettent souvent dans des affaires véreuses... aussi causent-ils souvent les plus grands malheurs ».

La position de Socrate l’éloigne de certains sophistes et de l’idée démocratique selon laquelle n’importe qui peut faire et devenir n’importe quoi pourvu qu’il reçoive l’instruction. De même, il s’éloigne de l’oligarchie ignorante qui donne place à l’éducation. Il affirme que le sage servirait mieux son pays en faisant des politiques des hommes instruits : « Antiphon lui ayant demandé pourquoi, s’il se flattait de faire des hommes d’Etat, il ne prenait point part à la conduite des affaires puisqu’il les connaissait, Socrate lui répondit : « Y prendrais-je plus de part, Antiphon, en les conduisant moi-même qu’en m’appliquant à former le plus grand nombre possible d’hommes capables de les conduire ? » – Xénophon

Socrate refuse l’égalitarisme démocratique et s’inscrit dans la pensée que seule une élite peut comprendre et faire respecter le principe d’un gouvernement par la loi : cette position politique originale lui coûte la vie. Il faut souligner que la foule n’apprécie pas Socrate, sentant que celui-ci n’éprouve pas à l’égard du dèmos une sympathie inconditionnelle. La foule interprète à tort les propos qu’il tient contre l’ignorance comme une insulte. Mais si le peuple déconsidère Socrate, il faut observer que les oligarques notamment Charidès et Critias le haissent également. Il faut observer que son caractère et sa doctrine lui valent de nombreux disciples. Les raisons qui les attirent varient : les uns, comme Critias et Alcibiade, ambitieux, viennent chercher une gymnastique intellectuelle ; d’autres sont attirés par les vertus de Socrate, sa piété, sa patience, sa maîtrise de soi... la sagesse de ses discours ; d’autres enfin, surtout les philosophes, s’attachent de préférence à sa dialectique et à ses doctrines et plusieurs d’entre eux fondent des écoles philosophiques. La complexité de son influence tient à la richesse de sa nature et de sa doctrine.Après lui, la morale proprement dite s’émancipe et devient l’objet spécial de nombreux écrits en prose alors qu’avant lui, elle inspire les poètes et n’est qu’accessoire chez les philosophes. Si la forme de ses écrits et la recherche de définitions participent également de son succès, à savoir établir des classifications rigoureuses afin de permettre une méthode, son style constitue un grand changement. Avec Gorgias et son école, la prose attique perd en naturel et en souplesse, Socrate la ramène dans la simplicité avec un style aisé, court, naturel – il est à noter qu’il emploie lorsqu’il le juge nécessaire un mot trivial. De même, l’ironie légère entre avec lui dans la littérature. Démocrite d’Abdère, compatriote de Protagoras, est le père de l’atomisme et du matérialisme de l’Antiquité, l’inspirateur d’Epicure et de Lucrèce.

¤ Démocrite La vie de Démocrite est mal connue. Il est contemporain de Socrate et de Protagoras. Selon Diogène Laërce, des mages perses l’éduquent et lui apprennent la théologie et l’astronomie. Il semble qu’il étudie la géométrie auprès des prêtres d’Egypte et l’astrologie en Perse. Pour Démocrite, la nature se compose de deux principes : les atomes et le vide. ¤ Les atomes sont des corpuscules solides et indivisibles séparés par des intervalles vides ; ils se déplacent dans l’univers et sont à l’origine de tout composé ¤ Le vide est là où se meuvent les atomes. Démocrite distingue deux formes de connaissance : la connaissance par les sens et la connaissance par l’intellect qu’il détermine légitime et véritable. Son rationalisme l’incite à approuver les institutions civiques régulières afin d’éviter les discordes et la guerre car une cité « bien administrée » est la meilleure des sauvegardes. Il encourage la sophrôsyné et manifeste un intérêt novateur relativement à la situation des pauvres nécessitant une certaine solidarité, entendu qu’« Il suffit de contempler la vie des malheureux et de considérer l’étendue de ce qu’ils endurent, pour que ce que tu as et dont tu disposes, t’apparaisse relevé et enviable, et pour que tu n’aies plus à souffrir en ton âme à force de désirer toujours plus », « Lorsque ceux qui ont les moyens prennent sur eux de venir en aide à ceux qui n’ont rien, de les assister et de leur être charitable, alors désormais se manifeste la pitié ; l’isolement des citoyens prend fin, c’est la fraternité, la solidarité mutuelle et la concorde entre eux, et bien d’autres bienfaits qu’il est impossible de dénombrer ». Pour conclure, il faut souligner que Démocrite anticipe le cosmopolitisme d’Alexandre et des Stoïciens en ce qu’il considère que « Chaque pays est ouvert au sage, l’agathè psyché – la belle âme – a le monde entier comme patrie.

Quelques définitions -

Sophisme : argument, raisonnement qui, partant de prémices vraies ou considérées comme telles et obéissant aux règles de la logique, aboutit à une conclusion inadmissible

Positivisme : système qui se caractérise par le refus de toute spéculation métaphysique et l’idée que seul l’effet d’expérience et leurs relations peuvent être l’objet de connaissance certaine – positivisme juridique : doctrine qui rejette l’existence d’un droit naturel et n’admet que le droit positif (droit qui s’applique à une époque déterminée comme postulat)

Cosmopolisme de cosmopolite : qui vit indifféremment dans tous les pays, qui s’accommode de tous, subit l’influence de nombreux pays

Stoïcien : qui suit la doctrine de Zénon. Platon est stoïcien dans sa République et dans le livre des Lois. Doctrine selon laquelle le bonheur est la vertu et qui professe dans l’indifférence devant ceux qui affectent la sensibilité. En langage courant : courage pour supporter douleur, malheur avec les apparences de l’indifférence.

Mégarisme : de l'école philosophique de Mégare créée par Euclide de Mégare (450-380) - ne pas confondre avec Euclide d'Alexandrie; à la fin du Ve siècle avant notre ère, elle influence les Stoïciens. Le problème des Mégariques - appelés aussi non-héléates - est de se demander de ce que l'on peut dire de l'Etre. Peut-on dire autre chose que ce qu'"il est"? L'ëtre ne peut être saisi par les sens. Il est le Bien, l'Un, éternel et indivisible. Le contraire du bien est un ensemble d'apparences (qui n'ont donc pas d'existence) appelé le non-Etre. Lorsque nous avons un projet, il faut veiller à ce que l'objet de nos désirs soit l'Etre et non le paraître. L'on interdisait aux gens de Mégare de pénétrer à Athènes pour suivre le cours de Socrate. Euclide se déguisait en femme pour les suivre. Ce fut une des causes de la guerre du Péloponnèse. Pour Socrate, le bien est un comme la vertu est une, cependant il est unique et rien hors de lui n'est réel.

                                                                                                                       le 23 janvier 2011

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