Rites et religions à Rome

L’antisémitisme à Rome – L’antisémitisme a fleuri dans tous les lieux et dans tous les temps avant l’ère chrétienne et après, dans toutes les parties du monde où il y a eu des Juifs. Dans cet article, nous évoquerons d’une manière succincte l’antisémitisme à Rome pour compléter notre sujet. Dans l’histoire des conquêtes de Rome, nous voyons les conquis s’incliner devant Rome lorsque Rome leur impose strictement la législation qui régit l’Empire. Pour le peuple juif, le cas diffère. Comme le fait remarquer Spinoza, les lois révélées par Dieu à Moïse n’ont été autre chose que les lois du gouvernement particulier des Hébreux. Moïse, prêtre et législateur, conféra à ces dispositions judiciaires et gouvernementales les mêmes vertus qu’à ses préceptes religieux – « Vous ne croirez qu’à Dieu et vous n’adorerez pas les idoles ». Et il leur avait prescrit des règles d’hygiène et de morale. L’on ne pouvait rien soustraire sous peine de sacrilèges, chacune des lois donnée qu’elle fut agraire, civile, prophylactique, théologique ou morale bénéficiait de la même autorité et avait les mêmes sanctions. Avec une telle idée de sa Thora, le Juif ne pouvait guère admettre les lois des peuples étrangers.

Partout où les Juifs établissent des colonies, partout où ils furent transportés, ils demandèrent non seulement qu’on leur permit de pratiquer leur religion mais encore qu’on ne les assujettisse pas aux coutumes des peuples au milieu desquels ils étaient appelés à vivre. A Rome, Antioche, Alexandrie, dans la Syrénaïque, ils purent agir librement ; ils n’étaient pas appelés le samedi devant les tribunaux, ils leur permis d’avoir leurs tribunaux spéciaux et de n’être pas jugés selon les lois de l’Empire. L’on réservait la distribution du blé pour le lendemain lorsque celle-ci tombait le samedi. Ils pouvaient être décurions en étant exempts des pratiques contraires à leur religion. Ils s’administraient eux-mêmes comme à Alexandrie ayant leurs chefs, leur Sénat, leurs énarques, n’étant pas soumis à l’autorité municipale. Partout ils voulaient rester Juifs et partout ils obtenaient des privilèges de fonder un Etat dans l’Etat. Ils se trouvaient, de par ces privilèges, dans une situation meilleure que les citoyens des villes dans lesquelles ils vivaient. Ils avaient donc plus de facilité à trafiquer et à s’enrichir, et ainsi, existèrent-elles des jalousies et des haines. S’ils n’avaient eu comme livre sacré que la Bible, peut-être se seraient-ils fondus dans l’Eglise naissante qui trouva ses premiers adeptes dans les Saducéens, les Esséniens et les prosélytes juifs. Ce fut l’élaboration du Talmud, la domination et l’autorité des Docteurs qui enseignèrent une prétendue tradition mais cette action des Docteurs fit des Juifs des êtres farouches, peu sociables et orgueilleux dont Spinoza qui les connaissait a pu dire : « Cela n’est point étonnant qu’après avoir été dispersés durant tant d’années, ils aient persisté sans gouvernement puisqu’ils se sont séparés de toutes les autres nations à tel point qu’ils ont tourné contre eux la haine de tous les peuples, non seulement à cause de leurs rites extérieurs contraires aux rites des autres nations mais encore par le signe de la circoncision ».

A Alexandrie, le droit que leur accorda César était gravé sur une colonne. Ils avaient sénat s’occupant de leurs affaires exclusivement, jugées par un ethnarque. Armateurs, agriculteurs, la majorité était riche, la somptuosité de leurs synagogues en témoignait. Les Ptolémées leur donnèrent la charge de fermiers des impôts : ce fut un des cas de la haine du peuple contre eux. Ils avaient en outre le monopole et la navigation sur le Nil, l’entreprise des blés et l’approvisionnement. La colère grandit et apparut l’Invidia cairi ( ?) Judaia contre ces étrangers accapareurs. Des mouvements populaires s’ensuivirent : souvent l’on a assailli les Juifs et Germanicus eut de la peine à les défendre.

A Rome, les juifs vivaient dans la cité et fondèrent une colonie puissante vers 137 avant notre ère. En 160, arrive à Rome une ambassade de Juifs Macchamés pour conclure avec la République un traité d’alliance contre les Syriens. Sous Pompéi, ils viennent en nombre et en 58, leur agglomération était considérable. Turbulents, redoutables, ils jouèrent un rôle politique important. César s’appuie sur eux pendant les guerres civiles et les comble de faveurs ; il les exempt de service militaire. Sous Auguste, l’Empereur leur donne droit de recueillir le didrachme pour l’envoyer en Palestine et il fonde au temple de Jérusalem un sacrifice perpétuel d’un taureau et de deux agneaux. Quand Tibère prit l’Empire, les Juifs étaient 20 000 à Rome organisés en collèges et en sodalitates. Exemptés les Juifs de grande famille comme les Hérode ou Agrippa qui se mêlaient à la vie publique, la masse juive vivait très retirée. Elle habitait pour le plus grand nombre d’habitants dans la partie la plus sale et aussi la plus commerçante de la ville : le Transtevère. Les mêmes causes qui avaient agi à Alexandrie se reproduisirent à Rome. Les excessifs privilège, les richesses de quelques-uns d’entre eux, le luxe inouï et leur ostentation provoquèrent la haine du peuple. Les raisons plus profondes et importantes furent religieuses. L’on peut dire que l’anti judaïsme romain fut un motif religieux. La religion romaine ne ressemblait en rien au polythéisme symbolique des Grecs : moins mythiques que rituels, Rome faisait corps avec ses Dieux. Sa grandeur semblait liée à l’observance rigoureuse de la pratique de la religion nationale ; sa gloire attachée à la piété de ses citoyens avec pour les Romains comme les Juifs cette notion d’un pacte intervenu entre eux et les divinités, pacte qui devait être très scrupuleusement exécuté de part et d’autre. En toute occasion, l’on sacrifiait : guerriers et diplomates se guidaient d’après les augures ; toute la magistrature civile ou militaire tenait du sacerdoce, le magistrat remplissait sa charge que s’il connaissait les rites et observances du culte. Culte qui durant des siècles soutient la République et l’Empire. Rome connut et permit nombreux cultes étrangers – adorateurs d’Isis et d’Osiris, ceux de la Grande Mère et ceux du Sabadios. Mais si elle admit ses Dieux au Panthéon, elle ne leur donna plus dans la religion nationale ( ?). L’on permettait aux citoyens d’en pratiquer les superstitions à condition qu’elles ne fussent pas nuisibles. Quand Rome s’aperçut qu’une foi nouvelle pouvait pervertir l’esprit romain, elle fut sans pitié. Ainsi, lors de l’expulsion des Bacchanales ou de l’expulsion des prêtres égyptiens. Elle craignait les affiliations aux sociétés religieuses, redoutait les philosophes grecs et le Sénat en 161 sur le rapport du préteur Marcus Pomponius leur interdit l’accès de la ville. Grecs, Asiates, Egyptiens, Germains ou Gaulois, s’ils amenaient avec eux leurs rites et croyances et s’inclinaient devant le Mars du palatin et le Jupiter latias, ils se conformaient aux exigences de la cité ; ses mœurs religieuses ne s’opposant pas à elle. Il en était autrement des Juifs qui excluaient toute adoration et refusaient le serment aux aigles, le numen de la légion et partant choquaient les citoyens. Les Juifs très préoccupés de faire des prosélytes inquiétaient les Romains. Les Juifs riches convertissaient leurs esclaves et cette embauchage se faisait par persuasion et parfois par violence. Ce fut cette cause jointe aux causes secondaires dont nous avons parlées qui amena les manifestations anti-judaïques.

Cicéron, élève de Appollonius Mouron, hérite de ses préjugés, sur la place publique alors entourée par nombre d’entre eux s’exclame : « Il faut combattre leurs superstitions babares » ; il les accuse d’être une nation « portée au soupçon et à la calomnie ». Il ajoute : « qu’ils montrent du mépris pour les splendeurs de la puissance romaine ». Ils étaient selon lui à craindre, ces hommes qui se détachaient de Rome, tournaient les yeux vers la cité lointaine, cette Jérusalem et la soutenaient des deniers qu’ils tiraient de la République. Il leur reprochait de gagner les citoyens aux rites sabbatiques. « Les Juifs ne sont qu’une nation superstitieuse » dit Perse ; « leur sabbat est un jour lugubre » ajoute Ovide ; « ils adorent le porc et l’âne » affirme Pétrone. Tacite « Les Juifs dit-il, descendent des lépreux, ils honorent la tête d’âne, ils ont des rites infâmes ». Sénèque leur reprochait moins leur mépris des dieux que leur prosélytisme. Il ajoute « cet abominable nation est parvenue à répandre ses usages dans le monde entier » ; les vaincus ont donné des lois aux vainqueurs.

La République et l’Empire pensèrent comme Sénèque. L’une et l’autre, à plusieurs reprises, prirent des mesures pour arrêter le prosélytisme. 4 000 Juifs nous dit Tacite sous Tibère furent transportés en Sardaigne. Caligula leur inflige des vexations, il enlève aux Juifs les privilèges que leur avaient accordés César. Domitien frappa d’un impôt à ceux qui menaient une vie judaïque espérant ainsi arrêter les conversions et Antonin le Pieux interdit aux Juifs de circoncire d’autres que leurs fils.

A Rome, tout au début, l’idée de l’évangélisation se fortifiait et ses plus ardents soutiens sont les philosophes chrétiens de l’école d’Alexandrie : les prédications chrétiennes s’adressant à toutes ces juiveries d’Asie mineure, d’Egypte, de Sirénaïque, d’Italie. Les Juifs assistaient à la ruine de leur influence et de leur espérance. Ils ressentaient contre les chrétiens de la colère et de la haine. Or, au début, les Juifs sont en meilleure position. Les agglomérations chrétiennes ne bénéficiaient pas comme celles des Juifs de la reconnaissance légale et étaient considérées comme étant en opposition avec la loi et un danger pour l’Empire. A l’exemple d’Antioche, où les Juifs réclamèrent le jugement et l’exécution de Polycarpe (évêque de Smyrne 69-155). Ils se montrèrent les plus acharnés à alimenter le bûcher. Pendant trois siècles, l’Eglise lutte contre tous ceux qui liaient la grandeur de Rome au culte séculaire des dieux. La résistance du pouvoir, des pontifes, des philosophes, n’avait pu arrêter sa marche ; les persécutions, les haines, les colères avaient accru sa puissance de propagande. A l’heure où l’Empire craquait de toutes parts, Rome ayant abdiqué tout pouvoir et autorité, recevant ces Césars de la main des légions, l’Eglise donnant à ce monde expirant une unité qu’il cherchait, une unité intellectuelle mais elle ruinait en même temps ses institutions, coutumes et mœurs. A Rome et dans l’Empire, les fonctions publiques étaient en même temps civiles… et religieuses. Magistrat, procurateur, le dux étaient aussi des prêtres et nul acte public ne s’accomplit sans rites. Le gouvernement était théocratique en quelque sorte et il finit par se symboliser dans le culte des empereurs. Les opposants à ce culte sont des ennemis de César et de l’empereur. L’animosité contre toute autre religion orientale ou juive, contre les sectateurs de Mithra, de Sabadios et surtout les chrétiens qui comme les Juifs n’étaient pas des étrangers mais des citoyens rebelles… Lorsque les chrétiens accrurent leur nombre et formèrent un parti considérable, les prétendants au trône s’appuient sur eux et consolident leur autorité. Ce fut le cas pour Constantin alors qu’il commandait les légions gauloises. Sa victoire contre Maxence sous les murs de Rome (312) décide du triomphe du christianisme. L’Eglise victorieuse hérite de Rome ; elle hérite aussi de Constantin, sa morgue, son exclusivisme, son orgueil et devient de persécutée à persécutrice, disposant à son tour du pouvoir qui l’avait combattue et la hache et dirigeant les légionnaires. En même temps que le christianisme s’emparait de la Ville superbe et commençait son régime universel, le judaïsme agonisait en Israël ; les docteurs de la Tibériade (en arabe Tabariyya), l’influence de l’Eglise sur les empereurs fut toute puissante. la religion catholique devient religion d’Etat. les évêques firent passés dans l’âme des souverains leur anti-judaïsme qui se manifesta par des lois pendant le IVe siècle, fertiles en hérésie, les orthodoxes furent inquiétés. Ces lois, édictées entre le IVe et VIIe siècle, sont dirigées vers le prosélytisme juif : 1) on condamne les opposants à l’exil perpétuel et la confiscation des biens – on défend aux Juifs d’avoir des esclaves chrétiens ; 2) on leur interdit d’épouser des femmes chrétiennes comme aux Juives d’épouser des chrétiens et on assimile ces actes à des actes adultérins ; 3) d’autres lois favorisent la propagande et le prosélytisme parmi les Juifs soit directement, soit en opposant les apostats (1) en empêchant de déshériter leurs fils et petits-fils convertis, (2) l’argent destiné à être envoyé en Palestine sera versé au Trésor impérial, (3) on leur défend d’exercer les fonctions publiques, (4) on leur impose des charges curiales dures et oppressives, (5) on leur enlève leurs tribunaux, (6) l’on tracasse les Juifs dans l’exercice de leur culte et réglemente la façon d’observer le sabbat, (7) ne pas célébrer leur Pâque avant la Pâques chrétienne et Justinien les contraint à ne pas réciter le Shema, prière journalière qui proclame le dieu contre la Trinité. Constantin, en dépit des restrictions mises à la liberté religieuse des païens et des Juifs fut obligé à certains ménagements, à savoir les adorateurs des dieux étaient encore nombreux sous son règne, n’osant pas provoquer des émeutes. Les Juifs bénéficièrent jusqu’à certains points de ces hésitations. Baptisé seulement sur son lit de mort, il s’était servi du christianisme comme d’un instrument. Constance fut orthodoxe, un orthodoxe intolérant et fanatique comme le fut le clergé et les mœurs de son temps.

L’anti-judaïsme se manifeste partout où il y a des Juifs. A Antioche ont lieu de grands massacres. Dans la Lybie pentapolitaine sous Vespasien le gouverneur Catullis excite la population contre eux ; en Ionie, sous Auguste, les villes grecques s’entendent pour obliger les Juifs soit à renier leur foi, soit à supporter seuls les charges publiques. Longtemps Juifs et chrétiens, ses frères ennemis, furent unis dans le même mépris et les mêmes causes les fit haïr du citoyen romain. Les chrétiens comme les Juifs ne s’inclinaient pas devant l’aigle pas plus qu’ils ne se prosternaient devant les idoles. Aux premières années de l’ère chrétienne, on englobait la synagogue et l’Eglise naissante dans la même réprobation. Sous Suétone et Claude, on expulsait de Rome des Juifs et l’on chassait de la ville « Chrétus » et ses partisans. L’Eglise est née de la synagogue : c’est sa fille. Elle a grandi à l’ombre du temple judaïque et à peine vagissante elle s’est opposée à sa mère ; les principes trop dissemblables les séparant. Au Ier siècle de l’ère chrétienne, aux âges apostoliques, les communautés chrétiennes sortirent de celles des Juifs et, comme une colonie d’abeilles essaimant de la ruche, elles s’implantèrent sur le même sol. Jésus n’étant pas né, que les Juifs avaient bâti leurs maisons de prière dans les villes d’Orient et d’Occident ; leur expansion s’en est allée en Asie Mineure, en Egypte, dans la Sirénaïque, à Rome, en Grèce, en Espagne. Par leur incessant prosélytisme et prédication, par l’ascendant moral qu’ils exercèrent sur les peuples au milieu desquels ils vivaient, ils frayèrent la voie au christianisme. Toute cette immense classe de prosélytisme, cette foule des « craignants dieu » était prête à recevoir la doctrine du christianisme. Ces nouveaux convertis dont le nombre s’accroissait n’avait pas les préjugés nationaux d’Israël. Dans les villes où ils arrivaient, les apôtres allaient droit à la maison de prière hébraïque, faisaient la propagande et trouvaient leurs premiers auxiliaires ; puis, à côté de la communauté juive, ils fondaient la communauté chrétienne. Grâce aux privilèges obtenus par les Juifs, les Eglises chrétiennes purent se développer. Le christianisme était considéré comme une secte juive. Involontairement, les Juifs furent les inconscients auxiliaires du christianisme d’un côté et d’autre part leurs ennemis pour cause d’inimitiés nombreuses. Jésus et sa doctrine recrutèrent leurs premiers adhérents parmi les provinciaux galliléens méprisés par les hiéro-solymites. Les premiers disciples de Jésus appartenaient à des classes détestées, celles des publicains. Cette origine des Juifs chrétiens leur valait la déconsidération des Juifs sans exciter leur haine. Le christianisme arrivait au moment où la nationalité judaïque tentait de s’arracher au joug de Rome. Malmenés par l’administration de Rome, les Juifs sentaient s’accroître leur désir de liberté et leur animosité contre Rome. Lorsque la Gallilée toute entière se souleva à l’appel de Jean II Gishala, les Juifs chrétiens s’enfuirent de Jérusalem et lorsqu’au dernier combat, que Bar Giora, Jean de Gishala et leurs fidèles livrèrent à la puissance romaine les judéos chrétiens ne prirent pas part ; quand Sion s’écroula, ensevelissant la nation d’Israël sous ses ruines, aucun chrétien ne trouva la mort dans les décombres. L’on comprend la colère des rabbins contre le prosélytisme chrétien lorsque ceux-ci disaient avec leur apôtre Paul : « Il faut se soumettre à l’autorité romaine ». Le fossé se creuse entre l’Eglise et la synagogue, les docteurs juifs combattent la doctrine chrétienne qui fait des prosélytiques parmi leur troupeau. Pour conquérir il fallait donc que le christianisme délaisse le particularisme juif, repousse les chaînes de l’ancienne loi pour pouvoir répandre la nouvelle. Ce fut l’œuvre de l’apôtre Paul, le vrai fondateur de l’Eglise qui opposa la catholicité à la doctrine judéo-chrétienne.

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