SERVITUDE ET CITOYENNETE DANS L'EGYPTE ANTIQUE

Si les spécialistes s'accordent pour dire que l'esclavage, tel qu'il se pratiqua dans la Grèce antique, n'a pas existé en Égypte avant la période ptolémaïque, c'est-à-dire, avant l'invasion grecque, certaines formes de servitudes existaient néanmoins dans la civilisation égyptienne comme:

La corvée, imposée à tous pour les grands travaux tels que l'entretien des canaux d'irrigation ou la construction de grands monuments ; pendant la période où, chaque année, la crue du Nil empêchait tous travaux agricoles, c'était aussi sans doute une façon d'occuper la population et d'éviter les dérives auxquelles peut conduire le désœuvrement. Les condamnations de droit commun qui se traduisaient dans certains cas par des travaux forcés ; cet état pouvait, dans certains cas, se transmettre à la génération suivante. Outre le fait que le régime quotidien était moins dur que dans d'autres civilisations, les serviteurs avaient une personnalité juridique et pouvaient posséder un capital.

Image d'une Égypte esclavagiste.
L'image d'une Égypte employant une multitude d'esclaves à la construction de leurs monuments est née dès l'Antiquité et subsiste encore de nos jours (à travers notamment les péplums des années 1960). Avant la naissance de l'égyptologie au XVIIIe siècle, l'Égypte antique n'était connue qu'à travers les récits des auteurs Grecs (Hérodote, Diodore, etc.) - pour qui une société ayant produit de telles œuvres monumentales ne pouvait s'imaginer sans esclavage- et par les rédacteurs hébreux de la Bible qui, selon Damiano-Appia, avaient « besoin de créer un arrière-plan historique capable de renforcer l'identité culturelle de leur peuple ».

Certains auteurs considèrent que les premières traces d'esclavage seraient apparues au début de la XVIIIe dynastie 1550 / 1295. La détention d'esclaves proviendrait de captifs de guerre que le pharaon aurait donné comme butins ou récompenses aux soldats et généraux vainqueurs ou à d'autres personnages importants. Les premières ventes d'esclaves, quant à elles, auraient émergé au cours de la XXVe dynastie de 800 à 600. D'autres auteurs datent l'apparition de l'esclavage dans l'Égypte antique de l'invasion grecque menée par Alexandre le Grand en 332 et du début de la Dynastie des Ptolémées en 305.

Réalité plus égalitaire.
Bernadette Menu explique en 2000 :
« La question de l'esclavage dans l'Égypte pharaonique doit être entièrement revue à la lumière de sources élargies : d'une part, l'analyse du discours et de l'iconographie royaux officiels nous permet de mieux appréhender le sort des captifs de guerre ; d'autre part, la réinsertion, dans leur contexte d'archives, de documents juridiques présentés jusqu'à maintenant comme des ventes d'esclaves ou des ventes de soi-même comme esclave, nous autorise à interpréter ces conventions comme des transactions sur le travail salarié. Il résulte de cet examen que les dépendants (hemou, bakou) sont des hommes libres, intégrés dans les rouages politico-économiques de l'État, jouissant d'une mobilité à la fois géographique et statutaire, et disposant des mêmes droits et des mêmes devoirs que l'ensemble de la population..

En ce qui concerne plus précisément les droits des dépendants-hemou (ou bakou), ceux-ci :
« disposaient en effet d'un état civil, de droits familiaux et patrimoniaux ; ils pouvaient contracter, ester et tester en justice, et ils étaient même fiscalement responsables, ce qui élimine d'emblée tout statut d'esclave les concernant. Les prétendus contrats de « ventes d'esclaves » que l'on rencontre à la basse époque sont, si l'on rapproche ces transactions de leur contexte archivistique, des cessions portant sur du travail et des services temporaires, préalablement évalués et quantifiés et pouvant aussi faire l'objet d'un usus transmissible dans le cadre des successions (...)

L'exclusion qui caractérise l'esclavage n'a pas sa raison d'être dans une société qui pratiquait au contraire l'intégration à tous les niveaux. La pratique du système de la corvée à laquelle était soumise la population dans son ensemble permettait l'obtention périodique de journées de travail au bénéfice de l'État, de l'administration ou des temples, et rendait par là inutile le recours à l'institution de l'esclavage. »

Les captifs de guerre, quand ils ne sont recrutés comme hommes dépendants mais libres dans les temples, l'armée ou l'administration, sont placés comme domestiques chez des particuliers. Ils peuvent être utilisés dans les grands travaux qui nécessitent une haute technicité.

Selon le Dictionnaire de l'Antiquité : « On proposera du droit pharaonique la définition suivante : un ensemble de règles communautaires, coutumières et jurisprudencielles, sur lequel s'est affirmée l'autorité royale émanant du pouvoir théoriquement exclusif, maintenu et garanti par le rite, d'un roi-dieu sur la terre et sur les habitants d'Égypte. Le concept de maât cristallisant ce droit qui repose sur l'équité. » Bernadette Menu. L'ordre juste du monde") propose de Maât la définition suivante : l'ensemble des conditions ordre - victoire - justice - équité - prospérité ... qui font naître et qui renouvellent la vie ; l'ordre source de vie.

À titre d'illustration, voici un texte de l'Ancien Empire :
« Voyez, les servantes ont maintenant un libre langage, lorsque la maîtresse parle, les domestiques n'en ont garde ! Voyez, celle qui n'avait même pas une boîte, elle possède maintenant un coffre, et celle qui ne pouvait se regarder que dans l'eau, elle possède maintenant un miroir. »

Il arrivait aussi qu'une servante épousât un homme de la famille qui l'employait ou d'une autre famille ; à cette occasion les maîtres lui constituaient une dot. Le cas inverse pouvait aussi arriver, une femme libre épousant un serviteur.

Corvée et grands travaux.
La découverte de baraquements et d'un cimetière civil à proximité des pyramides de Khéphren et Mykérinos conforte l'idée selon laquelle les ouvriers bâtisseurs étaient majoritairement des hommes, certes soumis à une corvée annuelle durant la crue du Nil, mais libres et respectés.

Les grands travaux étaient faits par des hommes libres. Les ouvriers de Deir el-Médineh occupé de - 1600 à 1100 env., bâtisseurs de la vallée des rois n'étaient pas des esclaves, mais des petits fonctionnaires choyés par le pharaon et bénéficiant d'un logement individuel, employés et entretenus par le pharaon. Un texte de Ramsès II - 1305 / 1213 env. -, adressé aux ouvriers de la région d'Héliopolis décrit leur situation et les avantages dont ils bénéficiaient et, ne laisse aucun doute sur la façon dont ces ouvriers étaient choyés.

La grève des ouvriers de Deir el-Médineh en l'an 29 de Ramsès III, relatée dans les documents, est restée célèbre. Les 20 000 ouvriers bâtisseurs de la pyramide de Khéphren, détenteurs d'une technicité très avancée, n'avaient rien d'esclaves et étaient bien traités.

Un dessin relevé par Champollion dans la tombe du vizir Rekhmirê env. - 1450 / 1400 - montre un groupe d'ouvriers sémites fabriquant de concert avec les ouvriers égyptiens des briques et construisant un mur. Ce dessin est interprété comme démontrant l'égalité de statut entre les deux groupes et l'absence d'esclavage en Égypte antique. Christiane Desroches Noblecourt, médaille d'or du CNRS, souligne ce point depuis l'exposition Toutânkhamon dont elle était l'organisatrice, à Paris en 1967, sans parvenir à le faire prendre en compte par le grand public.
Les ouvriers de Deir el-Médineh ou d'Héliopolis sont une élite, ils sont représentatifs des bâtisseurs des grands travaux (les ouvriers du pharaon), mais ils ne sont pas représentatifs de la grande masse des paysans qui constituent l'Égyptien moyen.

Citoyenneté dans l'Égypte antique .
La citoyenneté est une notion grecque de l'organisation sociale de la cité qui cadre mal avec la conception des Égyptiens de leur place dans l'univers. On pourrait éventuellement analyser l'évolution de cette conception lors des derniers temps de l'Égypte antique spécialement sous les Ptolémées ou sous la domination romaine bien qu'il s'agisse là d'une notion importée et donc étrangère à l'esprit des natifs du pays des pharaons.

Sous les Lagides, avec la création de grandes cités telles Alexandrie ou Ptolémaïs, la notion de citoyenneté était réservée à l'élite macédonienne, puis avec le temps s'élargit alors aux habitants de ces cités, bien que les Égyptiens du quartier de Rakhotis dans l'Alexandrie antique n'eurent jamais vraiment accès à ce statut, et la ville était constituée de quartiers bien délimités qui souvent entrèrent en conflit, démontrant ainsi l'aspect quelque peu relatif de la citoyenneté antique.

En remontant dans le temps on peut citer la création de Naucratis sous les pharaons de la XXVIe dynastie dont le destin était de rassembler les différentes communautés grecques dans une cité-comptoir afin de mieux contrôler le commerce, cité qui était régie par des lois que l'administration égyptienne promulgua spécifiquement pour ses habitants. Là encore on peut facilement se rendre compte qu'il s'agit davantage d'une nécessité de différenciation des peuples liée à une xénophobie qui s'était développée sur les rives du Nil avec les récentes invasions qu'eut à subir le pays pendant la Basse Époque.

Ce repli communautaire en réaction aux aspects les plus délétères du contact avec leurs voisins et concurrents ne peut donc être considéré comme le reflet d'un esprit d'appartenance citoyenne mais bien comme celui d'une société qui face aux changements inéluctables de son environnement, changements qu'elle ne peut plus maîtriser, ne peut faire d'autres choix que de se recentrer sur ses spécificités culturelles et sociales dans un état d'esprit quelque peu conservateur. C'est particulièrement visible dans le choix du retour vers des canons anciens dans l'art (on parle alors de Renaissance Saïte) ou dans le développement accru et qui ne cessera plus jusqu'à la fin de l'histoire de leur religion, du culte des hypostases de leurs dieux Apis – Bastet - Thot - etc. Hérodote qui visita le pays à cette époque nous a laissé un témoignage précieux sur ce point.

En remontant encore davantage on en vient aux périodes où l'Égypte était une des puissances sur laquelle il fallait compter et dont la richesse et la stabilité attiraient beaucoup de peuples étrangers qui finissaient par être absorbés complètement par la culture, la religion et la science des anciens Égyptiens. On peut citer par exemple les peuplades libyennes, nubiennes ou même les hyksôs qui par ailleurs donneront toutes leur dynastie de rois à un moment ou à un autre de l'histoire du pays. C'est cette conception d'une terre immuable, bénie des dieux, sorte de paradis initial à la base de toute la création, puis garante de l'équilibre universel qui est profondément enracinée dans l'esprit national des Égyptiens antiques.

Ils se concevaient en effet comme appartenant à cette terre considérée comme sacrée manifestant par là encore et toujours cet attachement religieux qui les caractérise en tant que peuple. Selon leur mythologie ils sont le troupeau de Dieu, et le simple fait d'habiter cette terre est en soi un signe d'appartenance sociale.

Si nous ne possédons pas de traité égyptien sur cette notion d'appartenance quelque peu théologique au lieu de philosophique comme en Grèce antique, nous avons un aperçu de cette mentalité au travers des textes narratifs sur papyrus qui nous sont parvenus comme notamment le Conte de Sinouhé ou le récit du voyage rocambolesque à Byblos d'Ounamon. Tout Égyptien expatrié pour quelque raison que ce soit ne souhaitait qu'une seule chose : revenir sur les rives du Nil et si tel ne pouvait être le cas être inhumé en Égypte qui restait pour eux en quelque sorte la terre sainte qui un jour fut la résidence des dieux.

Autre trait particulier des Égyptiens antiques : leur fidélité à la personne de Pharaon, conception là encore théologique, puisque Pharaon était l'incarnation vivante d'Horus sur terre. Cette fidélité peut s'apparenter à notre conception moderne de citoyenneté liée à l'appartenance nationale. Dans le cas des égyptiens antiques, la nation est Pharaon. C'est d'ailleurs par son existence sur terre que l'équilibre du monde est garanti puisqu'il est le lien sacré qui unit cette terre et son peuple au monde divin.
Il semble donc que la notion moderne de citoyenneté était étrangère aux Égyptiens antiques, même si l'on peut faire des rapprochements acrobatiques. C'est encore plus vrai si l'on prend cette notion de citoyenneté de la Grèce antique ou de la citoyenneté romaine qui sont des notions d'appartenance à une société apparue assez tardivement dans l'histoire de l'antiquité et qui n'aura véritablement droit de cité en Égypte qu'à dater de l'édit de Caracalla, en 212 Constitutio Antoniniana, garantissant la citoyenneté romaine aux hommes libres de tout l'Empire

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